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COLLECTION D'AUTEURS CONTEMPORAINS

Propriétés littéraires

FRANÇOIS-VICTOR HUGO

TRADUCTEUR

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ŒUVRES COMPLÈTES

W. SHAKESPEARE

TOME IX

LA FAMILLE

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32,fiï

PARIS

PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

K(IF, DE SEINE. 18

OEUVRES COMPLETES

W. SHAKESPEARE

TOME IX

LA FAMILLE

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SAINT-DENIS. TYPOGRAPHIE DE A. MOULIN.

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FRANÇOIS-VICTOR HUGO

TRADUCTEUR

ŒUYRES COMPLETES

W. SHAKESPEARE

TOME IX

LA FAMILLE

CORIOLAN. LE ROI LEAR.

PARIS PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR

RUE DE SEINE, 18

1861

J

Reproduction et traduction réservées.

tfk&j. tV/s

A ALEXANDRE DUMAS

F.-Y. H.

IX.

INTRODUCTION

Le 11 août 1596, le glas funèbre tintait à l'église de la Sainte-Trinité , dans le bourg de Stratford-sur-Avon. La porte d'une modeste maison, située dans Henley Street, ve- nait de s'ouvrir pour laisser passer un petit cercueil, orné de feuillage et de fleurs, que deux porteurs avaient aisément soulevé. Quelques personnes vêtues de noir, peut-être des amis, peut-être des parents, marchaient derrière ce cercueil. Le convoi descendit la rue qui est perpendiculaire à l'Avon, puis, ayant atteint la rive, tourna à droite, suivit la berge le long d'une haie de saules, pénétra dans le cimetière parois- sial par une allée pavée de pierres tumulaires, et s'arrêta de- vant une fosse fraîchement creusée à l'ombre de l'abside gothique. la bière fut déposée. Le ministre, vêtu de son blanc surplis, récita le service des morts ; les assistants, selon le rite antique, jetèrent dans la tombe des branches d'im- mortelle et de romarin, et le fossoyeur refoula la terre sur le corps. La cérémonie terminée, le sacristain ouvrit le regis- tre des sépultures, déposé dans une des ailes de l'église, et

8 LA FAMILLE.

y écrivit au hasard de sa plume rustique le nom du nou- veau venu. Voici cette inscription que j'ai moi-même pieu- sement recueillie :

1596, August. 17, Hamnet, filius William Shakspere.

Celui qu'on venait d'enterrer ainsi obscurément, dans cet humble cimetière de campagne, portait un nom plus que royal, un nom à rendre les princes jaloux et à faire envie aux livres d'or les plus hautains, un nom dont l'éclat impé- rissable fait pâlir les titres les plus splendides des généalogies dynastiques : il s'appelait Hamlet Shakespeare ! Cet enfant auguste, baptisé le 2 février 1584, en même temps que Ju- dith, sa sœur jumelle, avait vécu onze ans à peine.

Quel deuil pour l'auteur de Roméo et Juliette que la perte de ce fils unique, héritier présomptif de sa gloire! Ce qu'a souffert Shakespeare en cette journée fatale du 11 août 1596, Shakespeare seul pouvait le dire : il ne l'a pas voulu. Wil- liam a préféré cacher ses larmes au public et garder pour lui toute sa douleur. Mais, si discrète que soit l'âme du poëte, il faut bien que tôt ou tard elle laisse échapper ses secrets : un jour arrive l'inspiration même la trahit et l'entraîne brus- quement à des confidences involontaires. Encore sous le coup du lamentable événement qui vient de le frapper, Sha- kespeare reprend son travail interrompu et refait, pour la scène du Globe, un drame historique, appartenant depuis plu- sieurs années au répertoire du théâtre anglais, le Roi Jean. Justement, parmi les personnages de ce drame, une figure d'enfant se présente à lui, la douce et touchante figure du jeune Arthur mort avant l'âge. Devant ce spectre imaginaire, l'âme du poëte est prise d'une émotion irrésistible. La vi- sion que lui présente l'histoire semble lui rappeler le bien- aimé qui dort dans le cimetière. Les traits du petit prince se confondent pour lui avec les traits de son propre fils. Alors

INTRODUCTION. 9

le poëte oublie le froid scénario qu'il a cru prendre pour guide, et, en introduisant Constance, il laisse entrer sur la scène la sublime apparition de sa douleur échevelée : « Je » ne suis pas en démence! les cheveux que j'arrache sont » à moi! j'ai perdu mon fils. Je ne suis pas en démence. » Plût au ciel que j'y fusse ! Si j'étais en démence, j'oublie- » rais mon fils... Prêtre, je t'ai ouï dire que nous rêver- » rons dans le ciel les êtres aimés. Si cela est vrai, je re- » verrai mon fils ; car, depuis Caïn, le premier enfant mâle, » jusqu'à celui qui ne respire que d'hier, il n'est jamais » d'aussi gracieuse créature ; mais maintenant le ver va me » le ronger en bouton, et il aura la mine creusée "d'un » spectre et la livide maigreur de la fièvre : mort ainsi, il res- » suscitera ainsi, et quand je le rencontrerai dans la cour des » cieux, je ne le reconnaîtrai plus. Ainsi, jamais, jamais je » ne dois revoir mon joli enfant. . . Ne me parle pas, toi qui » n'as jamais eu de fils!... La douleur occupe la place de » mon fils absent, elle couche dans son lit, elle va et vient » avec moi, elle prend ses jolis regards, me répète ses mots, » me rappelle toutes ses grâces et habille de sa forme ses » vêtements vides... 0 Seigneur! mon fils! mon bel en- » fant ! ma vie ! ma joie ! ma nourriture ! tout mon » monde ! * »

A peine l'auteur du Roi Jean avait-il jeté ce cri de dé- tresse paternelle qu'une seconde catastrophe l'atteignait. Le 6 septembre 1601, il dut suivre son père, John Shakes- peare, au même champ funèbre cinq ans auparavant il avait porté son enfant. Cette fois encore, l'œuvre du poëte subit, pour ainsi dire, le contre-coup du malheur qui venait de l'accabler. Quiconque a comparé l'ébauche première d'Hamlet à l'œuvre définitive, a être frappé de la trans- formation qu'a subie, grâce à de nombreuses retouches, le

1 Le Roi Jean, scène v, tome III, p. 223 et suiv.

10 FAMILLE.

principal personnage. La figure du prince de Danemark a contracté je ne sais quoi de plus solennel et de plus sombre, Ce n'est plus un chagrin théâtral, c'est une souffrance réelle et profonde qui plisse ce front soucieux. La douleur naguère un peu superficielle d'Hamlet a pris l'accent convaincu d'une tristesse superbe qui, du haut de l'expérience, jette l'a- nathème à la vie ; « 0 Dieu ! 0 Dieu ! combien pesantes, usées, plates et stériles me semblent toutes les jouissances de ce monde 1 Fi de la vie! ah! fi ! c'est un jardin de mau- vaises herbes qui montent en graine : une végétation gros- sière et fétide est tout ce qui l'occupe. » Et plus loin : « J'ai depuis peu perdu toute ma gaîté : vraiment tout pèse si lour^ dément à mon humeur que la terre, cette belle création, me semble un promontoire stérile; le ciel, ce dais splendide, regardez! ce magnifique plafond, ce toit mystérieux con* stellé de flammes d'or, eh bien, il ne m'apparaît plus que comme un noir amas de vapeurs pestilentielles! ' » Est-ce HamJet qui parle? est-ce William? Ne croirait-on pas enten- dre la plainte même de l'auteur dans l'ennui de ce fils qui « depuis peu a perdu toute sa gaîté? » C'est depuis peu en effet que John Shakespeare est mort. Avant l'année 1601, le poète ne pouvait que deviner la douleur filiale du prince de Danemark. Maintenant il l'éprouve et il la souffre. L'auteur porte désormais le même deuil que son personnage. Et voilà sans doute pourquoi l'affliction d'Hamlet est devenue si poignante et si vraie. La mélancolie du héros a ac- quis toute l'amertume des larmes versées par le poëte. Le culte si religieux et si tendre qu'Hamlet a pour le spectre d'Elseneur, Shakespeare l'a voué, lui aussi, à l'ombre de son père!

Aucun commentateur n'a remarqué jusqu'ici cette double coïncidence entre la mort d'Hamlet Shakespeare et la révi-

1 Le Second Hamkt, tome. I, p. 183 et 224.

INTRODUCTION. J 1

siondu Roi Jean, entre la mort de John Shakespeare et la transfiguration à'Hamlet. Pour ma part, j'ai cru découvrir dans la biographie du poëte le lugubre commentaire de son œuvre. Il semble qu'en vertu d'un arrêt mystérieux l'au- teur soit condamné à subir successivement chacune des souffrances qu'il doit mettre en scène, Faut-il que cette mère en détresse sanglotte plus pathétiquement? Vite un événement retire au poëte son enfant. Faut-il que ce fils en deuil soit plus désespéré? Soudain un autre événement enlève au poëte son père. On dirait que le destin, mécontent des premiers essais du maître, fait du malheur une condition nécessaire au perfectionnement de son génie : il le met lui- même à la torture, afin de lui arracher des cris plus hu- mains et plus déchirants. Pour que le poëte rugisse mieux à travers son drame, le tout-puissant Phalaris l'enferme vivant dans la douleur ardente.

Ainsi interprétée par sa vie même, l'œuvre de Shakes- peare acquiert un nouveau titre à la vénération et à l'en- thousiasme des âges. Les souffrances qu'il a produites sur le théâtre nous deviennent d'autant plus sympathiques et plus sacrées qu'il a lui-même les ressentir. Nous appré- cions mieux encore les merveilles qu'il nous a léguées, en nous rappelant que de peines intimes elles lui ont coûté ! Hélas ! les plus belles émotions de ce monde n'ont guère été pour William que des désenchantements. Nous l'avons déjà vu, ami, il fut trompé par son ami; amant, il fut écon- duit par sa bien-aimée : il subit lui-même tour à tour les déceptions de Valentin trahi par Protée et les déboires de Troylus renié par Cressida. Le sort ne lui fut pas moins hostile que l'humanité. Fils, il eut le triste devoir d'ense- velir son père. Père, il eut la pénible mission d'enterrer son fils.

Shakespeare a été cruellement éprouvé par l'existence : il n'a cessé de faire a ses dépens l'expérience des passions hu-

12 LA FAMILLE.

mairies. C'est à l'intensité de ses douleurs personnelles qu'il a mesurer la puissance de ces affections essentielles à l'âme, l'amour filial et l'amour paternel. Est-il étonnant que, frappé par une double catastrophe, il n'ait vu dans ces deux sentiments si doux que des agents implacables d'expia- tion tragique, et qu'il ait montré coup sur coup l'un si fu- neste à Coriolan, l'autre si fatal au roi Lear?

La famille est l'élément primordial de la société. Anté- rieure à l'État qui, dans son expression la plus haute, n'est qu'un concours facultatif de volontés libres, la famille est une communauté nécessaire d'affections prédestinées. Le choix n'est pour rien dans la formation de cette commu- nauté : le mystère de la conception l'enveloppe de toutes parts. Elle est immémoriale comme le passé, inévitable comme l'avenir. Perpétuée par des générations successives qui la renouvellent sans cesse, elle est vieille comme le monde et jeune comme lui. L'Etat est soumis à des lois dis- cutables; la famille est assujettie à des règles invariables. Respect du descendant pour l'ascendant, sollicitude de l'as- cendant pour le descendant, dévouement de l'un pour l'autre, tel est ce droit rudimentaire dont les dispositions éternelles peuvent être obscurcies parfois, jamais modifiées. L'amour maternel n'a pas grandi depuis Hécube ; la piété filiale ne s'est pas accrue depuis Énée ; l'affection fraternelle ne dépassera jamais Antigone. L'État subit toutes les vicis- situdes du progrès ; la famille est immuable comme l'in- stinct. — En vain les cataclysmes et les fléaux se ligueraient contre elle : elle survit à tout, Le déluge a beau accumuler ses torrents pour l'engloutir : elle sort de l'arche saine et sauve.

INTRODUCTION. 13

Qu'importe que l'adversité l'arrache au sol natal ! La fa- mille se fait à l'existence nomade comme à la vie sédentaire, elle bâtit partout sa tente, elle porte partout son feu sacré. Plus l'orage gronde autour d'elle, plus étroitement et plus tendrement elle resserre son groupe fidèle autour de l'âtre flamboyant. Déchaînez-vous, tyrannies d'un jour. Acharnez- vous, pouvoirs impuissants. Vous n'éteindrez pas le doux sourire de cette jeune fille inclinée devant son père ; vous ne dissoudrez ce faisceau de cœurs! La famille expatriée est devenue patrie.

La famille est un sanctuaire inaccessible. Elle interdit son seuil vénéré à tous les despotismes extérieurs. Elle-re- cueille dans son hospice inviolable les blessés du dehors, elle les console, elle les ranime ; elle panse leurs plaies et les ferme sous les baisers. Elle offre aux âmes fatiguées son repos salutaire, elle prodigue aux cœurs brisés ses caresses souveraines. La vie privée est sa sphère légale et légitime. Elle a pour domaine propre l'ombre du toit domestique. C'est dans cette ombre discrète qu'elle cache ses archives de courage, ses traditions de vertu, ses trésors d'émotions inef- fables. Cette ombre est à la fois sa force et sa pudeur. C'est à cette ombre qu'elle renouvelle et perpétue le type divin qui lui a été transmis dès l'origine. C'est dans cette ombre qu'elle doit vivre et se renfermer. Pour peu qu'elle en veuille sortir, elle altère son caractère et ment à sa mission.

Oui, c'est à la condition de ne pas quitter le toit domes- tique que la famille garde son essence. Dès qu'au lieu de concentrer son énergie en elle-même, elle prétend l'épan- cher à l'extérieur, dès qu'abusant de son antique majesté et de son prestige héréditaire, elle envahit la cité, dès ce mo- ment elle cesse d'être une puissance tutélaire pour devenir un danger social. Cette communauté , si admirable et si sainte dans la vie privée, n'est plus qu'une faction dans la vie publique. Aussitôt qu'elle empiète sur l'État, la famille

14 LA FAMILLE.

se dégrade et dégénère en aristocratie. Elle transforme en bastille despotique son asile providentiel, elle se met un blason à la place du cœur, elle ravale au patriciat l'auguste paternité, elle échange l'auréole pour la couronne.

Dès lors l'autorité de la famille n'apparaît plus que comme une odieuse usurpation. L'humanité regarde et ne reconnaît plus ce père devenu prince, ce fils devenu baron. Le senti- ment inné de l'égalité proteste du fond de tous les cœurs contre les prétentions étranges de cette hautaine maison. La raison se refuse à confesser une supériorité que rien ne jus- tifie : de quel droit ces hommes se croient-ils au-dessus des autres? De quel droit se déclarent-ils seuls gentilshommes? De quel droit réclament-ils à jamais pour eux et pour leurs successeurs l'apanage de tous les biens de ce monde, no- blesse, dignité, excellence, richesse, liberté, pouvoir? Ad- mettons qu'ils aient d'illustres aïeux : s'ensuit-il que les descendants valent les ancêtres? Ils prétendent léguer toute puissance à leurs enfants : peuvent-ils leur léguer tout mé- rite? Ont-ils des codicilles pour transmettre le talent? Est-ce que la vertu est un fief? Est-ce que le génie est un ma- jorât ?

Ainsi, quand la famille, méconnaissant l'origine com- mune du genre humain, ose se constituer en caste, elle soulève contre elle les murmures du bon sens. Elle ne peut établir sa prépondérance politique que par un outrage con- tinuel à la raison et à l'indépendance de tous. Elle s'attire nécessairement les colères de la cité qu'elle veut régir. Elle révolte les esprits, et tôt ou tard la rébellion des esprits en- traîne l'insurrection des bras. Alors les déshérités se liguent contre les privilégiés, les manants contre les seigneurs, les travailleurs contre les oisifs, les prolétaires contre les ri- ches, et la guerre civile s'allume.

C'est cette situation violente que nous offre la première scène de Coriolan. Une émeute formidable vient d'éclater

INTRODUCTION. 15

dans la ville de Rome. Les plébéiens remplissent le Forum, armés de piques, de bâtons et de massues. Un orateur de carrefour énonce avec une éloquence farouche les griefs des révoltés. Il faut mettre un terme à la tyrannie de la famille patricienne qui opprime et affame le peuple, « Le superflu » de nos gouvernants suffirait à nous soulager. Mais ils nous » trouvent déjà trop coûteux. La maigreur qui nous afflige, » effet de notre misère, est comme un inventaire détaillé » de leur abondance : notre détresse est profit pour eux. » Vengeons-nous avec nos piques, avant de devenir des » squelettes. Les dieux le savent , ce qui me fait parler, » c'est la faim du pain, et non la soif de la vengeance. » Les paroles du harangueur sont accueillies par les accla- mations de la foule. En même temps des imprécations si- nistres retentissent :

Mort à Caïus Marcius ! s'écrie-t-on de toutes parts.

C'est notre grand ennemi, exclame celui-ci.

C'est le limier du peuple, vocifère celui-là.

Tuons-le, reprend l'orateur populaire, et nous aurons le blé au prix que nous voulons. Est-ce décidé?

Oui î oui ! n'en parlons plus. Mort à Caïus Marcius ! Vite à l'œuvre ! Courons.

Caïus Marcius ! Quel est ce personnage que dénonce ainsi la colère du peuple? Comment cet homme a-t-il pu susciter contre lui tant de haines ? Ici une explication est nécessaire.

Petit-fils du vieux roi Ancus Marcius, Caïus appartient à l'une des plus grandes familles sénatoriales. Ce n'est pas seulement cette haute naissance, c'est son mérite personnel qui le désigne comme le chef naturel du parti patricien. Tout jeune encore, il a figuré dans dix-sept combats. Un jour, sur le champ de bataille, il a d'un coup d'épée fait tomber à genoux Tarquin le Superbe, et il est rentré dans Rome couronné de chêne. Marcius est la personnification éclatante de l'aristocratie. Si jamais les prétentions à la

16 LA FAMILLE.

suprématie ont été justifiées, c'est chez cet homme extraor- dinaire. Le poëte, renchérissant sur l'histoire, l'a doué de toutes les vertus publiques et privées. Marcius est aussi dé- sintéressé que vaillant, aussi loyal que généreux, aussi franc que magnanime. « Il ne flatterait pas Neptune sous la me- nace du trident, ni Jupiter sous le coup de la foudre. Sa bouche, c'est son cœur. » Il n'a pas plus d'ambition que de cupidité : « 11 convoite moins que l'avarice ne donnerait, et trouve la récompense de ses actes dans leur accomplisse- ment. » Cet homme, indomptable sous l'armure, est doux comme un enfant dans la vie privée. En dépit des assertions de Plutarque qui représente Marcius comme mal accointable et malpropre pour vivre et converser entre les hommes, et qui déclare expressément qu'on ne pouvait le fréquenter, tant ses façons de faire était odieuses, Shakespeare a voulu que son héros eût toutes les qualités mondaines et sociables. Marcius est aussi affable pour ses familiers que respectueux envers les femmes et déférent envers les vieillards. Voyez avec quel empressement il cède le pas au vénérable dicta- teur Titus Lartius ! Avec quelle courtoisie charmante il salue Valérie, la noble sœur de Publicola, la Diane de Rome ! Quelle cordiale poignée de main il offre à son cher Méné- nius, ce joyeux compagnon, ce patricien de belle humeur, si connu dans les ruelles pour apprécier « le vin capiteux que n'a pas refroidi une goutte de Tibre ! » Avec quelle conjugale tendresse il étreint sa femme Virgilie , « cette grâce silencieuse! » Avec quelle effusion paternelle il em- brasse son enfant, ce garnement de Marcius ! Mais remar- quez surtout avec quelle filiale dévotion il s'agenouille de- vant sa mère. Comme ami, comme époux, comme père, comme fils, Marcius est le modèle des hommes. A-t-il donc atteint la perfection? Non, vous le savez, Shakespeare n'accorde la perfection à personne : il y a une tache à ce beau caractère, il y a un trait fatal à cette grandiose figure.

INTRODUCTION. 17

Marcius est miné intérieurement par cette infirmité origi- nelle qui fit la chute du premier homme : il est orgueilleux ! Sa personnalité est dominée par un orgueil excessif, intraita- table, inexorable, qui, à la moindre contradiction, l'égaré dans tous les emportements de la colère et doit un jour l'entraîner aux abîmes. L'éducation tout aristocratique qu'a reçue le jeune sénateur n'a fait que développer en lui cette funeste passion. La hautaine Volumnie , cette grande dame à qui Shakespeare a prêté à la fois la magnanimité de la ma- trone antique et l'arrogance d'une duchesse féodale, a in- culqué à son fils tous les préjugés de caste ; elle a fortifié sa fierté native de toute la vanité patricienne. Par de déplora- bles préceptes, elle a dénaturé en lui l'amour de la famille et l'a fait tourner en morgue seigneuriale. Elle l'a élevé à voir dans les plébéiens non des hommes comme lui, mais des êtres hors l'humanité, a des serfs à laine, des créatures » bonnes à vendre et à acheter pour quelques oboles, fai- » tes pour paraître tête nue dans les réunions et rester bou- » che béante, immobiles de surprise, quand un patricien » se lève. » Marcius n'a que trop profité de ces détestables leçons. Lui, si affable pour les privilégiés de la classe patri- cienne, il n'a que de l'aversion pour les innombrables déshérités de la race plébéienne. Figurez-vous , réunis dans la même hauteur, le dédain du baron pour le vassal, l'impertinence du lord envers ses tenants, la dureté du boyard envers le moujick, la répulsion du brahmine pour le pariah, et vous aurez une idée du mépris que le peuple ins- pire à Marcius. Tous ces hommes qui travaillent et qui souf-

1 Shakespeare s'est fié au témoignage de Plutarque, qui donne à la mère de Coriolan le nom de Volumnie et à sa femme le nom de Vir- gilie. Mais le biographe grec aurait induit le poëte en erreur, s'il faut en croire Tite-Live, Denys d'Halycarnasse, Valère Maxime et tous les autres historiens, qui appellent la première Véturie et la seconde Fo- lumnie.

18 LA FAMILLE.

frent, sont, selon lui, au niveau de la brute ; il ne leur ac- corde pas plus « une âme élevée , apte aux choses de ce » monde, qu'à ces chameaux de guerre qui reçoivent leur » pitance pour porter des fardeaux et une volée de coups » pour avoir plié sous le faix. » A l'entendre, toutes les pré- rogatives, tous les emplois, tous les honneurs, tous les pou- voirs appartiennent exclusivement et pour toujours à l'oli- garchie de quelques familles nobles. Quant à l'immense multitude , c'est pour lui « le monstre à mille têtes , » la tourbe sans nom, la canaille sans âme et sans droit.

Vous comprenez maintenant pourquoi les plébéiens in- surgés qui occupent le Forum concentrent toutes leurs fureurs contre Marcius. Avec l'instinct infaillible de la foule, ils dénoncent dans le jeune Gaïus leur plus grand ennemi ; ils pressentent en lui leur oppresseur, et ils pren- nent les armes contre ce tyran à venir. « A mort Caïus Marcius! » hurlent des milliers débouches. En vain une voix timide essaie de rappeler les services qu'il a rendus au pays. « Il s'est payé lui-même en orgueil, réplique un » insurgé. Les gens de conscience timorée prétendent qu'il » a tout fait pour la patrie, je dis, moi, qu'il a tout fait » pour plaire à sa mère , ensuite pour servir son or- » gueil. » Et tous d'acclamer cette réponse péremp- toire! Et tous de brandir leurs piques en criant : Au Ca- pitule !

Cependant, au moment toutes ces bandes armées s'é- branlent, survient l'aimable sénateur Ménénius que sa bon- homie proverbiale désignait d'avance comme médiateur en- tre le pouvoir et l'émeute. A l'aspect de cette figure sympa- thique, la multitude s'arrête. On veut savoir ce qu'a à dire ce digne patricien « qui a toujours aimé le peuple. » Méné- nius prend vite la parole, et, d'un ton paterne, récite aux insurgés la fameuse fable queLafontaine a rendue familière à tous nos écoliers. Cet apologue tout spécieux, qui corn-

INTRODUCTION. 19

pare le gouvernement à l'estomac et le peuple aux mem- bres du corps humain, apaise comme par enchantement la fureur des émeutiers. Admirable mansuétude du peuple ! il suffit de ce chétif argument pour calmer tous ses ressenti- ments et faire prendre patience à sa détresse. De tout temps le peuple a eu trois mois de misère au service de la Répu- blique. Les plébéiens viennent d'être complètement pacifiés par la fable de Ménénius, quand apparaît Marcius, le mé- pris dans le regard, l'insulte sur les lèvres. Ces furieux qui naguère voulaient assommer sous leurs bâtons l'arrogant patricien, se laissent maintenant outrager par lui sans mot dire. Marcius peut impunément les traiter de galeux, de couards, de gibier de potence. « Manants, vous prétendez » que le blé ne manque pas... Ah ! si la noblesse mettait » de côté ses scrupules et me laissait tirer le glaive, je ferais » de vous une hécatombe de cadavres aussi haute que ma » lance ! » En vain Marcius provoque de son épée la forêt de piques qui l'environne : les piques ne bougent pas. En vain irrite-t-il de ses bravades odieuses toutes ces rancunes ameutées autour de lui : la parole d'un rhéteur les tient à ses pieds muselées.

Caïus est impitoyable : il accumule injure sur injure. Il proteste avec indignation contre la faiblesse du sénat qui vient de donner raison à la révolte en concédant au peuple l'institution du tribunat. « Désormais les manants auront » cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur politique » vulgaire. Ils ont nommé Junius Brutus ; Sicinius Velu- » tus en est un autre : le reste m'est inconnu. Sangdieu ! la » populace aurait démoli toutes les maisons de Rome, avant «d'obtenir cela de moi. » Heureusement, pour la pa- tience du peuple, un message important fait diversion à l'insolence de Marcius : les Volsques ont pris les armes. Caïus salue d'un cri de joie cet événement « qui va purger Rome d'un superflu infect. » A défaut de l'épée pa-

20 FAMILLE.

tricienne, le fer des Volsques immolera les plébéiens. C'est sur le champ de bataille que Marcius compte vaincre l'é- meute aujourd'hui triomphante. Cette guerre, entreprise pour le salut du peuple, il compte la faire servir à la perte du peuple.

Aussi avec quelle ardeur et quelle vaillance il se met en campagne ! Il faut être témoin de ces exploits pour y croire. Il faut assistera ces prodiges pour les trouver possibles. Sha- kespeare nous montre en de dramatiques tableaux ces prouesses inouïes. Non content du procédé de la tragédie classique qui les eût résumés dans un récit fastidieux, le poëte anglais développe sur le théâtre les hauts faits de Marcius. Dans une série de scènes émouvantes, nous voyons Caïus rallier devant Corioles les centuries d'abord repous- sées, ensuite s'élancer seul dans la cité ennemie et s'en em- parer, puis laissant aux soudards la facile besogne de ra- masser le butin, courir dans la plaine au secours du consul Cominius et mettre en fuite de sa main le général ennemi Tullus Aufidius. Shakespeare a compris qu'une grandeur démesurée pouvait seule étayer la hauteur démesurée de Marcius. Aussi, dans cette lutte épique, a-t-il donné à son personnage la taille gigantesque des héros fabuleux. Entre Caïus et ses compagnons d'armes, toute proportion a dis- paru. Marcius devant Corioles, ce n'est plus un général ro- main à la tête de ses légions, c'est Antée traînant après lui son armée de pygmées, c'est Achille jetant à l'assaut de Troie ses bandes de mirmidons.

Marcius a reçu par acclamation le surnom de Coriolan ; il entre triomphalement dans Rome : « Entendez-vous ces trompettes ? s'écrie Ménénius qui reconnaît la fanfare du victorieux. Oui, réplique Volumnie, ce sont les émis- saires de Marcius ; devant lui il porte le fracas, et derrière lui il laisse les larmes. La mort, ce sombre esprit, réside dans son bras nerveux : il s'élève, retombe, et alors des

INTRODUCTION. 21

hommes meurent. » Dès que Coriolan paraît, il fléchit le genou devant sa mère, comme pour lui faire hommage de sa victoire. « Relève-toi, dit Volumnie, relève-toi, mon brave soldat, relève-toi, Marcius, relève-toi, Coriolan !... J'ai assez vécu pour voir mettre le comble à mes vœux et à l'édifice de mes rêves : une seule chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne te la confère. » Cette chose unique qui manque à Coriolan, c'est la toge de consul. La mère ambitieuse est pressée de tirer du triomphe de Marcius toutes ses conséquences politiques : elle sait que ses désirs sont des ordres pour son fils, et déjà elle lui impose la splendide servitude du pouvoir. Vainement le ca- ractère indépendant de Coriolan voudrait se dérober à ces exigences maternelles : « Ah! sachez-le, bonne mère, j'aime mieux servir les Romains à ma guise que les com- mander à la leur. » Marcius a beau dire : il faut qu'il obéisse. Toute parole de Volumnie est pour lui une consigne. Il se rend donc au sénat. Les pères conscrits le proclament consul à l'unanimité. Coriolan accepte avec une respec- tueuse déférence le mandat de la noble assemblée à laquelle « il doit pour toujours ses services et sa vie. » Mais il sup- plie qu'on le dispense de se présenter comme candidat de- vant le peuple. Lui, Coriolan, implorer les suffrages de la plèbe ! Jamais il ne pourra se plier à ce dégradant usage. Pourtant la loi est formelle : le choix des patriciens, pour être valide, doit être confirmé par les plébéiens. Les tribuns, présents à la séance, réclament avec une légitime insistance la stricte observation de la constitution républicaine. Bon gré mal gré, Marcius doit se soumettre à toutes les formali- tés légales.

Par une inexactitude magistrale, l'auteur s'est départi

ici du scénario que lui indiquait l'histoire. Plutarque dit

expressément que Marcius se conforma sans résistance à

toutes les prescriptions de la loi : « Marcius, suivant la cou-

IX. 2

22 LA FAMILLE.

» lume, montrait plusieurs cicatrices, sur sa personne, de » blessures reçues en plusieurs batailles par l'espace de dix- » sept ans, tellement qu'il n'y avait celui du peuple qui » n'eût en soi-même honte de refuser à un si vertueux » homme, et s'entredisaient les uns aux autres qu'il fallait, » comment que ce fût, l'élire consul *. » Le Coriolan tragi- que n'a pas cette facile souplesse du Coriolan historique. Son inflexible fierté ne saurait condescendre ainsi à aduler la multitude. Imaginez le plus altier des lords daignant s'of- frir comme candidat aux manants de quelque bourg pourri : ce n'est que du bout des lèvres que le grand seigneur féo- dal murmure les compliments exigés. Plus hautain encore, Coriolan ne sollicite pas les suffrages du peuple, il les ré- clame :

Vous savez pourquoi je suis ici debout?

Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y amène.

i Mon mérite.

Votre mérite ?

Oui, et non pas ma volonté.

Pourquoi pas votre volonté ?

Ce n'a jamais été ma volonté de demander l'aumône aux pauvres.

C'est ainsi que Marcius revendique les voix du peuple sou- verain. — Admirable scène tout entière imaginée par Sha- kespeare ! Quel supplice pour l'arrogant patricien que d'a- voir à solliciter cette foule tant méprisée de lui ! Ces meurt- de-faim, ces va-nu-pieds, ces gagne-petit qu'il voulait déci- mer naguère, ces gueux dont il eût souhaité entasser les cadavres dans une hécatombe haute comme sa lance, il est donc condamné par la loi à les implorer ! Il est obligé d'être le mendiant de ces mendiants ! Pour haranguer cette

1 Traduction d'Amyot.

INTRODUCTION. 23

tourbe, le guerrier a mettre bas les armes , rejeter sa lance, dépouiller sa cuirasse, abdiquer son épée et s'affubler de la robe de bure du suppliant! Pour prier toutes ces dé- tresses, cet orgueil surhumain a revêtir le sordide haillon de la misère ! Ah ! c'en est trop ! Shakespeare a bien vu que son personnage ne pouvait en conscience jouer un pareil rôle. Voilà pourquoi Marcius prend pour solliciter le peuple l'accent de la dérision. Sans cesse il dément par l'imperti- nence de son ton l'humilité de sa requête ; sans cesse il met à ses paroles la sourdine de l'ironie.

J'ai des blessures à vous montrer, mais vous les verrez en particulier... Votre bonne voix, monsieur? Que dites- vous?

Vous l'aurez, digne Sire.

Marché conclu, monsieur. Voilà en tout deux nobles voix de mendiées... J'ai vos aumônes, adieu!

Et Marcius congédie les deux électeurs. Que d'arrogance dans son geste ! Que de morgue dans son attitude I Le pa- tricien donne à la prière même l'insolence du sarcasme.

Peut-on dire, après cette candidature dérisoire, que Co- riolan ait réellement observé les prescriptions légales? Non. Ce n'est que par une supercherie qu'il a obtenu le consentement du peuple. Il n'a pas violé la loi, il l'a éludée.

Cette modification apportée par le poëte au récit de l'his- torien était dramatiquement nécessaire, d'abord pour con- server au caractère de Coriolan, tel que Shakespeare l'avait conçu, son unité logique, ensuite pour expliquer le revire- ment populaire qui va avoir lieu tout à l'heure. Plutarque, très-favorable à Coriolan et fort hostile au peuple, attribue uniquement à un caprice de la multitude la révocation de Marcius : « Adonc l'amour et la bienveillance de la com- » mune commença à se tourner en envie avec ce qu'ils crai- » gnaient de mettre ce magistrat de souveraine puissance

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» entre les mains d'un personnage si partial pour la no- » blesse : pour lesquelles considérations ils refusèrent à la » fin Marcius et furent deux autres poursuivants déclarés » consuls. » Contrairement à cette assertion du biographe, c'est par les torts de Coriolan que Shakespeare explique son échec final. Si le peuple, mieux avisé, finit par retirer à Mar- cius les suffrages qu'il lui avait accordés, il faut reconnaître que Marcius a provoqué cette décision par son insolente candidature. Pourquoi n'a-t-il cessé de railler et de persif- fler les électeurs? Pourquoi, en dépit de la coutume, ne leur a-t-il pas effectivement montré ses cicatrices? Les tri- buns n'ont pas de peine à prouver aux plébéiens que Mar- cius s'est joué d'eux, et les plébéiens, légitimement irrités, n'ont plus qu'à révoquer un consentement trop légèrement octroyé.

Dès lors le drame suit sa marche fatidique. Le conflit en- tre la démocratie, représentée par les tribuns et par les plé- béiens, et l'aristocratie, incarnée dans Marcius, aboutit à une crise. Outré de l'humiliation qu'il vient de subir, Coriolan réclame du sénat l'abolition du tribunat : « Qu'a besoin le peuple de ces chauves tribuns? Il s'appuie sur eux pour manquer d'obéissance au tribunal suprême. C'est dans une rébellion, la nécessité et non l'équité fit loi, qu'ils ont été choisis ; à une meilleure heure, déclarons né- cessaire ce qui est équitable et renversons leur pouvoir dans la poussière. » Sur cette proposition factieuse qui attaque dans son essence la constitution républicaine, les tribuns déclarent Coriolan traître à la patrie, et, au nom du peuple, le condamnent à être précipité de la roche Tarpéienne. Par leur ordre, les édiles s'avancent pour arrêter Marcius, mais les sénateurs s'interposent et font autour de leur collègue un rempart impénétrable. Les tribuns appellent le peuple au secours des édiles Confusion inexprimable! Un pugilat furieux s'engage entre plébéiens et patriciens. Enfin les

IOTRODUCTION. 25

plébéiens sont repoussés, et Marcius peut rentrer chez lui sain et sauf. Mais cet échec n'a fait qu'exaspérer le peuple qui menace le sénat d'une insurrection formidable, si le coupable reste impuni. Le bonhomme Ménénius, fidèle à son rôle de médiateur, fait tous ses efforts pour calmer la foule, mais il n'y parvient qu'en promettant solennellement que Marcius comparaîtra sur la place publique pour justi- fier sa conduite. Ménénius a pris là, sans l'aveu de son ami, un engagement bien grave. Cet engagement, Coriolan vou- dra-t-il le tenir?

Ici se place une scène de famille, tout entière ajoutée par le poëte à l'histoire. Dans le récit dePlutarque, Coriolan s'offre spontanément à faire des excuses au peuple : « Mar- » tius adonc se levant en pieds dit qu'il s'en allait de ce pas » présenter volontairement au peuple pour se justifier de » cette imputation, et s'il était prouvé qu'il y eût seulement » pensé, qu'il ne refusait aucune sorte de punition. » Le Coriolan de Shakespeare est bien trop superbe pour se sou- mettre si aisément à la juridiction populaire. Il rentre chez lui, exaspéré par les violences de la multitude : son ressen- timent contre les plébéiens est devenu de la frénésie. Que vient-on lui parler de faire amende honorable à cette ca- naille ? Coriolan « ne changerait pas de conduite, quand tous ces furieux s'acharneraient contre lui, quand ils lui présenteraient la mort sur la roue, ou à la queue des chevaux indomptés, quand, pour l'en précipiter, ils entasseraient dix collines sur la roche Tarpéienne. » En \a'm\es politiques du parti patricien insistent pour que Marcius fasse une démar- che auprès du peuple : il reste sourd aux avis des sénateurs, aux sollicitations du consul, aux prières du cher Ménénius. C'est alors que Volumnie intervient pour le décider. Marcius s'étonne hautement d'entendre sa mère lui conseiller une rétractation : n'est-ce pas Volumnie qui, dès l'enfance, lui a inculqué l'horreur et le mépris du monstre à mille têtes?

26 LA FAMILLE.

N'est-ce pas elle qui lui a prêché la dureté envers le peu- ple? Pourquoi aujourd'hui lui conseille-t-elle la douceur? Elle veut donc qu'il soit traître à son caractère ! Volumnie ne saurait réfuter cette éloquente argumentation. C'est bien elle, en effet, qui a inspiré à Marcius toutes ses antipathies patriciennes. Aussi, ce qu'elle reproche à son fils, ce n'est pas de haïr le peuple, c'est d'avoir trop tôt affiché cette haine. Que n'attendait-il, pour manifester ses vrais senti- ments, que son pouvoir fût consolidé ! « Vous auriez été suffisamment l'homme que vous êtes en vous efforçant moins de l'être. Vos desseins auraient rencontré moins d'obsta- cles, si vous aviez attendu, pour les révéler, que le peuple fût impuissant à les déjouer ! »

Le vice de l'éducation donnée par Volumnie à son fils s'étale ici dans un odieux cynisme. Que manque-t-il à Mar- cius, de l'aveu de cette patricienne, pour être un homme d'Etat accompli? La dissimulation. Pour que Marcius puisse mettre à profit les leçons de sa mère, il lui faudrait cette qualité suprême : l'hypocrisie. Que Marcius soit hypocrite, et il réussira. Que Marcius fasse semblant d'aimer cette foule qu'il hait, qu'il la flatte, qu'il la flagorne, qu'il la leurre de faux serments, et qu'il se parjure ensuite, tout est sauvé. Ainsi parle Volumnie, et les plus sages, les plus vénérables entre les pères conscrits consacrent par leur ap- probation cette apologie maternelle de la fourberie : « Il s'agit de parler au peuple, non d'après votre inspiration réelle, ni selon les sentiments que vous souffle votre cœur, mais en phrases dites du bout des lèvres, syllabes bâtardes désavouées par votre conscience... Ah! je t'en prie, mon fils, va te présenter devant eux ton bonnet à la main, et, le tendant ainsi, effleurant du genou les pierres, secouant la tête et frappant fréquemment ta poitrine superbe, sois humble comme la mûre qui cède au moindre attouche- ment. »

INTRODUCTION. 27

Quelque autorité qu'il reconnaisse à sa mère, Marcius ré- pugne à jouer cette indigne comédie politique. Partagé en- tre sa fierté et la déférence filiale, il révèle son irrésolution avec une magnifique éloquence : « Faut-il donc que j'aille leur montrer ma grimace échevelée? Faut-il donc que ma langue infâme donne à mon noble cœur un démenti qu'il devra endurer? soit. J'y consens... Arrière, ma nature! A moi, ardeur de la prostituée ! Que ma voix martiale, qui faisait chœur avec les tambours, devienne grêle comme un fausset d'eunuque ou comme la voix de la servante qui en- dort l'enfant au berceau. Que le sourire du fourbe se fixe sur ma joue et que les larmes de l'écolier couvrent mon re- gard de cristal. Qu'une langue de mendiant se meuve entre mes lèvres et que mes genoux armés, qui ne se pliaient qu'à l'étrier, fléchissent comme pour une aumône reçue... Non ! je n'en ferai rien ! Je ne puis cesser d'honorer ma con- science ni enseigner à mon âme, par l'attitude de mon corps, une ineffaçable bassesse. » « A ton gré, réplique sèchement Volumnie. Il est plus humiliant pour moi de t'implorer que pour toi de les supplier. Que tout tombe en ruine. Sacrifie ta mère à ton orgueil. » Et elle fait mine de se retirer, bien sûre que Coriolan va se jeter à ses pieds pour la retenir. « De grâce, calmez-vous, ma mère, je me rends à la place publique. Ne me grondez plus. Je vais es- camoter leurs sympathies, escroquer leurs cœurs et revenir adoré de tous les ateliers de Rome! » Enfin Volumnie triom- phe : Marcius obéissant va se présenter au peuple.

Entraîné par une logique plus forte que la vérité histori- que elle-même, Shakespeare a modifié ici encore le récit de Plutarque. Selon le biographe de Chéronée, Coriolan, après s'être volontairement offert au jugement du peuple, essaie timidement de réfuter les accusations lancées contre lui; mais à peine a-t-il pu parler, que les plébéiens couvrent sa voix de leurs imprécations : « Ils crièrent tant et firent tant

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de bruit, qu'il ne put être ouï. » Marcius est ainsi jugé et condamné à l'exil, sans même avoir pu achever son plai- doyer. Malgré ce formel déni de justice, il reçoit avec une résignation exemplaire la sentence qui le frappe. « Marcius » seul, ni en sa contenance, ni en son marcher, ni en son » visage, ne se montra étonné ni ravalé de courage ; mais, » entre tous les autres gentilshommes qui se tourmentaient » de sa fortune , lui seul montrait au dehors n'en sentir » passion aucune, ni avoir compassion quelconque de soi- » même. »

Le caractère si hautain et si irascible du personnage tra- gique ne pouvait sans contradiction évidente assumer cette humble attitude. De un changement radical dans la marche des choses. Chez Plutarque, c'est le peuple qui est coupable de violence envers Coriolan. Chez Shakes- peare, c'est Coriolan qui est coupable de violence envers le peuple. Dans l'histoire, le peuple interrompt par des huées le plaidoyer de Marcius. Dans le drame, c'est Marcius qui in- terrompt par ses injures le réquisitoire des tribuns. Dès que Sicinius veut énoncer les chefs de l'accusation, le patricien s'emporte et lui coupe la parole. En vain Ménénius conjure son ami de se modérer et lui rappelle la promesse solen- nelle qu'il vient de faire à sa mère. Trahi par sa nature même, Marcius ne se possède plus assez pour tenir cet enga- gement ; il succombe à la colère : « M'appeler traître au peuple ! s'écrie-t-il. Que les flammes des gouffres les plus profonds de l'enfer enveloppent le peuple!... Insolent tri- bun, quand ta langue lancerait contre moi dix mille morts, je te dirais que tu mens. »

Ainsi, bien loin de se justifier, Coriolan se fait l'insulteur de ses juges. Les magistrats l'accusent de trahison ; il les taxe de mensonge. Lui, s'excuser ! Lui, faire amende hono- rable ! fi donc ! « Dussent-ils le condamner aux abîmes de la mort tarpéienne, à l'exil du vagabond, aux langueurs du

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prisonnier lentement affamé, il n'achètera pas leur merci au prix d'un mot complaisant. » Certes, après un tel défi jeté à la magistrature suprême, après de tels outrages, devant ce flagrant délit de récidive, la sentence prononcée par les tribuns ne peut plus paraître exorbitante. Le peuple n'est que trop fondé à proscrire cet adversaire endurci de sa légi- time souveraineté. Mais Marcius n'accepte pas le jugement du peuple plus docilement qu'il n'a écouté ses accusations. Bien différent du Coriolan légendaire, le Coriolan dramati- que méconnaît jusqu'au bout la juridiction des plébéiens. Sublime d'arrogance, il leur renvoie leur propre sentence dans un formidable anathème : « Vile meute d'aboyeurs ! vous dont j'abhorre l'haleine autant que l'émanation des marais empestés et dont j'estime les sympathies autant que les cadavres sans sépulture qui infectent l'air, c'est moi qui vous bannis! Restez ici dans voire inquiétude. Que la plus faible rumeur mette vos cœurs en émoi. Que vos en- nemis, du mouvement de leurs panaches, éventent votre lâ- cheté jusqu'au désespoir! Gardez le pouvoir de bannir vos défenseurs jusqu'à ce qu'enfin votre ineptie, qui ne com- prend que ce qu'elle sent, se tourne contre vous-mêmes et vous livre, captifs humiliés, à quelque nation qui vous aura vaincus sans coup férir. C'est par mépris pour vous que je tourne le dos à votre cité. Il est un monde ailleurs ! » Votre cité ! c'est ainsi que Coriolan parle de sa ville natale. Monstrueuses représailles d'une implacable rancune! Ses concitoyens l'ont proscrit, il proscrit ses concitoyens. Rome l'a mis hors la loi; il répond à cet arrêt en mettant Rome hors la loi. La patrie l'a condamné à l'exil; lui, il con- damne sa patrie à mort.

C'est par cette magnifique scène, inventée en dépit de l'histoire, que Shakespeare prépare et amène le dénoûment de son drame. Coriolan n'a plus désormais qu'à exécuter la sentence qu'il vient de prononcer contre son pays. Escorté

30 LA FAMILLE.

par sa famille et par les patriciens consternés, le proscrit quitte Rome.

Sombre et hagard, Mareius se dirige vers Antium, la ville des Volsques. Que va-t-il faire ? Le téméraire ! par quel excès d'audace s'aventure-t-il, seul et désarmé, dans cette cité qu'il a remplie de veuves? Est-il donc las de l'existence qu'il se hasarde ainsi au milieu de tant de haines? Ah! qu'il prenne garde d'être reconnu, lui qui a mis toutes ces familles en deuil. Armés de pierres et de broches, les femmes et les en- fants le tueraient sur la place comme un chien. Le visage caché dans son manteau, Mareius entre furtivement dans la maison de Tullus Aufidius , de Tullus, son plus mortel en- nemi, de ce Tullus qu'il a tant humilié sur tant de champs de bataille et qui ne rêve que de se venger. Mareius a mal choisi son moment : le général, attablé avec ses lieutenants, boit dans une orgie à la ruine de Rome. De l'antichambre il vient de pénétrer, Coriolan peut entendre ces cris de joie, sinistres à des oreilles romaines. Il se cache dans un coin pour épier la fête, mais un laquais l'a aperçu : « Quel est cet intrus ? le portier a-t-il des yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles gens? » Et le laquais veut expulser cet étranger de mauvaise mine. Coriolan repousse le laquais ; celui-ci appelle ses camarades au secours. Une lutte s'engage. Le héros qui naguère faisait trembler le monde est réduit à se colleter avec la valetaille l. Tullus accourt au bruit de cette rixe : « D'où viens-tu , dit-il à l'inconnu? Que veux-tu? ton nom? » L'inconnu reste

1 Ici encore le poëte a modifié la légende. Selon Plutarque, Mareius reçut un accueil tout différent : « Ainsi s'en alla-t-il droit à la maison de Tullus, et il s'assit sans dire mot à personne, ayant le visage cou- vert et la tête affublée : de quoi ceux de la maison furent bien ébahis, et néanmoins ne l'osèrent faire lever, car encore qu'il se cachât, si re- connaissait-on ne sait quoi de dignité en sa contenance. » Shakespeare s'est départi de la tradition historique pour infliger au héros transfuge l'humiliation suprême d'une querelle avec des laquais.

INTRODUCTION. 31

muet. « Pourquoi ne réponds-tu pas? parle. Quel est ton nom? » À cette seconde sommation, l'inconnu relève le capuchon qui lui couvre le visage et se nomme : « Je suis Caïus Marcius ! » Les deux rivaux sont face à face, le Vols- que et le Romain. A quel étrange duel allons-nous assister? Coriolan vient-il défier Aufidius, l'outrager, le braver jusque chez lui? Non. Ce n'est pas un combat que Marcius vient offrir à Tullus, c'est une ligue. Ce n'est pas un duel, c'est une coalition. A la rancune du Volsque contre Rome, le Romain offre l'alliance de sa trahison : « 0 Tullus , si tu veux réparer les dommages qui t'ont été faits, n'hésite pas à te servir de mes calamités et fais en sorte que mon zèle vengeur aide à ta prospérité, car je veux faire la guerre à ma patrie avec l'acharnement de tous les démons de l'enfer. »

C'en est fait : le pacte infernal est conclu. Tullus a pressé la main que lui tendait Marcius. Les ennemis se sont récon- ciliés dans la communauté de la haine. Le Romain a pris le commandement des troupes volsques. Il s'avance à leur tête avec l'impassibilité farouche d'un être « créé par quel- que autre divinité que la nature. » L'humanité a cessé de battre sous sa cuirasse : « son injure est désormais la geô- lière de sa pitié »

His injury The gaoler to his pity.

Quand on l'appelle Coriolan, il refuse de répondre : « Il n'est plus qu'une espèce de néant, et il veut rester sans nom jusqu'à ce qu'il s'en soit forgé un dans l'incendie de Rome. » Cet homme a voué son pays à l'extermination : toutes les générations, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, doivent disparaître dans sa vengeance. Il a rompu tous les liens qui l'attachaient au monde : il ne connaît plus ni con- citoyens ni amis. Jamais fierté terrestre n'exigea pareil ho-

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locauste. Il va sacrifier à son ressentiment toute une cité, toute une société, toute une patrie. Et quelle cité ! la cité par excellence! la capitale promise à l'univers! le chef- lieu espéré de la civilisation ! Ce qu'il faut à cette colère im- mense, c'est l'embrasement de la ville éternelle !

Plus d'obst;icles. Le voilà sous les murs de Rome. De- main il franchira ces murs, et, foi de Marcius, Rome ne sera plus demain qu'un monceau de cendres. Il a repoussé toutes les intercessions, toutes les prières. En vain le véné- rable Cominius s'est traîné à ses genoux : il l'a congédié d'un geste. Inflexible, il a laissé chasser par les sentinelles Ménénius, son ancien, son meilleur ami. Tout est donc dé- sespéré. Rome est perdue. Cette ville superbe, qui déjà fait l'étonnement et l'envie des peuples, est sur le point de subir le sort de Troie son aïeule. Demain toutes les matrones romaines se tordront les bras comme des Hécubes. Sembla- ble à l'homme qui enlève dans le creux de sa main la source du plus grand fleuve, Marcius va d'un geste détourner le cours de l'histoire. La vovez-vous qui disparaît dans ce chaos précoce, cette métropole adolescente des nations, la rivale imminente de Cartilage, le berceau des Gracques et des Scipions , l'aire déjà l'avenir couve les aiglons de César ? Marcius va jeter dans la fournaise les germes des événements. Entendez-vous les cris du peuple-roi à l'ago- nie? Dans un moment, l'incendie niveleur aura atteint le sanctuaire même du triomphe, l'acropole sublime s'était réfugiée la victoire. Dans un moment, le Capitole Va s'é- crouler.

Mais non, craintes chimériques! alarmes imaginaires! Ce spectacle de Rome embrasée n'est que la vision folle d'un orgueilleux délire. L'arrogance d'une créature ne sau- rait prévaloir contre la marche providentielle des choses. La destinée a fait son plan, et il ne dépend pas d'une vo- lonté de la déranger. Une moralité toute-puissante oppose

INTRODUCTION. 33

son veto à cette conclusion monstrueuse : regorgement de la cité par le citoyen. Si Rome est condamnée à périr, ce n'est pas delà main d'un Romain, c'est par le fer d'un bar- bare. La providence défend à Coriolan ce qu'elle permettra à Alaric.

Comment donc Rome peut-elle être sauvée ? Pour combat- tre l'ennemi, elle n'a pas un soldat. De quel rempart va-t-elle doncse couvrir? Quel miraculeux boulevard vat-elleopposer à l'envahisseur? Eh bien, regardez ces femmes et cet enfant qui viennent de pénétrer dans le camp des Volsques. En les reconnaissant, Coriolan a tressailli sur son trône d'airain.

Tenterait-t-on , murmure-t-il, de me faire enfreindre mon vœu?... Non, je ne l'enfreindrai pas... Ma femme vient la première, puis ma mère, tenant par la main le petit-fils de sa race... Pourquoi cet humble salut? Pourquoi ces regards de colombe qui rendraient les dieux parjures?... Je m'attendris : je ne suis pas d'une argile plus ferme que les autres !... Ma mère s'incline. Comme si devant une tau- pinière l'Olympe devait s'humilier!... Non. Que les Vols- ques traînent la charrue sur Rome et la herse sur l'Italie. Je ne serai jamais de ces oisons qui obéissent à l'instinct : je résisterai comme un homme qui serait de lui-même et ne connaîtrait pas de parents.

Mon seigneur! mon mari!

0 toi, le plus pur de ma chair, pardonne à ma ri- gueur, mais ne me dis pas pourtant de pardonner aux Ro- mains. Oh! un baiser long comme mon exil, doux comme ma vengeance ! Par la jalouse reine des cieux, c'est le même baiser, ma Virgilie, que j'ai emporté en te quittant : ma lèvre fidèle l'a gardé vierge... Grands dieux! je babille, et la plus noble des mères n'a pas reçu mon salut.

Coriolan, emporté par le respect, va tomber à genoux, mais Volumnie le prévient en se jetant elle-même aux pieds de son fils.

34 LA FAMILLE.

Oh ! reste debout, s'écrie-t-elle, tandis que sur ce dur coussin de cailloux je me prosterne devant toi, et que, par cette preuve inouïe de respect, jo bouleverse la hiérarchie entre i'enfant et la mère.

Que vois~je? vous à genoux devant moi, devant ce fils que vous corrigiez ! Alors, que les galets de la plage affamée aillent lapider les astres! que les vents mutinés lancent les cèdres altiers contre l'ardent soleil ! Vous égorgez l'impos- sible en rendant possible ce qui ne peut être.

Volumnie se redresse, mais c'est pour présenter à Mar- cius son petit enfant : Voici un pauvre abrégé de vous- même qui, développé par l'avenir, pourra devenir un autre vous-même... A genoux, garnement !

Voilà bien mon bel enfant, dit Coriolan, en serrant son jeune fils contre son cœur avec la tendresse ineffable d'Hector étreignant Astyanax.

Cependant, la figure radieuse de Marcius s'assombrit tout à coup. Au milieu de ses effusions paternelles, il s'est rappelé le terrible engagement qui le lie : il a juré d'anéan- tir Rome ! En ce moment toute l'armée volsque a les yeux fixés sur lui et considère cet étrange attendrissement avec une menaçante inquiétude. Coriolan fait un effort suprême : il rappelle à lui toute son énergie, tout son sang-froid, toute son impassibilité. Il s'arrache au groupe de famille qui croyait l'avoir reconquis, rend l'enfant à la mère, et se ras- seoit, pâle et farouche, sur sa chaise de bronze. Ce n'est plus le Romain qui parle, c'est le général des Volsques :

Aufidius et vous, Volsques, soyez témoins: car nous ne devons rien écouter de Rome en secret.

Puis, s'adressant à Volumnie d'un voix impérieuse : « Que demandez-vous? » Volumnie ne se laisse pas décon- certer parce brusque changement. Dans une harangue solen- nelle dont Shakespeare a emprunté l'exorde à Plutarque, elle expose la détresse à laquelle son fils l'a désormais réduite.

INTRODUCTION. 35

Si grand est son malheur, qu'elle n'a même plus la conso- lation de la prière : « Comment pouvons-nous prier pour notre pays, comme c'est notre devoir, et pour ton triomphe, comme c'est notre devoir? Hélas ! il nous faut sacrifier ou la patrie, notre chère nourrice, ou ta personne, notre joie dans la patrie ! » Effrayante alternative dans laquelle Mar- chas a enfermé sa famille ! Pour échapper à ce dilemme, il n'y a qu'une issue, une seule : c'est que Marcius lève le siège de Rome : « Tu sais, mon auguste fils, que le résultat de la guerre est incertain ; mais ceci est bien certain que, si tu es le vainqueur de Rome, tout le profit qui t'en restera sera un nom traqué par d'infatigables malédictions. La chronique écrira : Cet homme avait de la noblesse , mais il l'a raturée par sa dernière action. Il a ruiné son pays et son nom subsistera abhorré dans les âges futurs ! »

Après cette véhémente apostrophe, Volumnie s'arrête un moment comme pour laisser la parole à son fils. Mais le gé- néral ne semble pas ému : il garde un impénétrable si- lence. Volumnie a beau lui crier : « Pourquoi ne parles-tu pas? » Il se tait, il se tait toujours. Alors, inspirée non plus par Plutarque, mais par Shakespeare, Volumnie change d'accent : elle quitte le ton de la femme suppliante pour celui de la mère outragée ; elle laisse les raisonnements et les lamentations, et a recours à ce moyen extrême de l'élo- quence aux abois, l'invective. Elle n'argumente plus, elle gronde. Elle n'implore plus, elle foudroie : « Il n'est pas au monde de fils plus redevable à sa mère , et pourtant il me laisse pérorer comme une infâme aux ceps ! Si ma requête est injuste, dis-le et chasse-moi; mais si elle ne l'est pas, tu manques à l'honneur, et les dieux te châtieront de m'avoir refusé l'obéissance due à une mère... Il se dé- tourne... A genoux, femmes! humilions-le de nos génu- flexions. A genoux, à genoux! finissons-en. Après quoi nous retournerons dans Rome mourir au milieu de nosvoi-

36 LA FAMILLE.

sins... Maintenant, partons. Ce compagnon eut une Volsque pour mère : sa femme est de Corioles et cet enfant lui res- semble par hasard ! Va, débarrasse-toi de nous... Je veux me taire jusqu'à ce que notre ville soit en flammes, et alors on entendra ma voix ! »

Ah ! comment résister à cette menace suprême du déses- poir? Quoi 1 cela serait possible I Quoi ! Marcius, le plus respectueux, le plustendre, le plus dévoué des fils, entendrait râler au milieu des flammes la créature auguste qui l'a mis au monde ! Il laisserait s'éteindre dans les hurlements d'une indicible agonie cette voix vénérable qui lui apprit à bé- gayer les mots les plus doux ! Non, cela ne se peut pas. Arrière, Volsques î Arrière, légions hideuses des repré- sailles contre nature ! Arrière, soldats barbares d'une ran- cune monstrueuse! Marcius aurait pu incendier sa patrie, mais est-il possible qu'il brûle vive sa mère ? Il a juré de commettre un parricide, mais il n'est pas tenu d'en com- mettre deux!

0 mère ! mère 1 qu'avez -vous fait? Voyez, les cieux s'entr'ouvrent, les dieux abaissent leurs regards et rient de cette scène surnaturelle. 0 ma mère 1 ma mèrel vous avez remporté une victoire bienheureuse pour Rome, mais bien funeste pour votre fils. Advienne que pourra !

Désormais la fierté de Marcius est vaincue. L'immensité de cet orgueil qui prétendait immoler un peuple entier à ses fureurs recule devant l'immensité du respect filial. Dompté par sa mère, Coriolan donne à ses troupes l'ordre de la retraite. Tout est fini. En signant sa paix avec Rome, Marcius a signé son propre arrêt. Traître aux Volsques, il va subir à Antium la peine de sa trahison et mourir, exé- cuté par ses alliés, devenus ses bourreaux.

Shakespeare a consacré dans son drame le dénoûment fatal indiqué par Plutarque. Selon une version toute différente rapportée par Tite Live, d'après Fabius Pictor,

INTRODUCTION. 37

Marcius, retiré à Antium, aurait été épargné par les Vols- ques, et, grâce à leur indulgence, aurait vécu dans un pai- sible exil jusqu'à une extrême vieillesse. Je ne sais si le poëte anglais avait lu le récit de l'historien latin, que, dès l'année 1600, la traduction de Philémond Holland avait pu lui rendre familier. A supposer qu'il l'ait connu, je ne doute pas qu'il n'ait systématiquement rejeté la conclusion clé- mente mentionnée par Tite-Live. Si jamais, en effet, la pro- vidence shakespearienne a infliger un châtiment exem- plaire, c'est dans le cas actuel. Si jamais expiation tragique a été méritée, c'est par Coriolan.

Au moment Marcius tombe sous le fer des Volsques, rappelons-nous tous les attentats commis par le condamné. Sa vie n'a été qu'une longue conspiration contre les lois di- vines et humaines. En dépit du droit éternel sur lequel est fondée l'égalité entre les hommes, au mépris de la constitu- tion sociale qui la proclame, il a voulu asservir la cité à une oligarchie de famille et assujettir l'immense majorité de ses semblables à une caste privilégiée. Pour établir l'autorité de cette caste, il a conseillé, employé tous les moyens, la vio- lence, la ruse, le guet-apens, le coup d'Etat, le massacre ! Souvenons-nous de l'horrible menace qu'il adressait na- guère au peuple affamé : « Ah ! si la noblesse mettait de côté ses scrupules et me laissait tirer le glaive, je ferais de vous une hécatombe de cadavres aussi haute que ma lance ! » Marcius a abusé des prérogatives qu'il tenait de sa nais- sance ; il a exploité pour le mal les qualités splendides qu'il avait reçues pour le bien : il a employé la vertu à l'in- justice, prostitué la magnanimité à l'orgueil, et fait de l'héroïsme le souteneur de la tyrannie.

Et dès que le peuple, mis en garde par ses tribuns, a dé- joué le complot ourdi contre ses libertés, dès que, par un arrêt nécessaire, il a banni ce dangereux citoyen, comment agit Marcius ? De l'arrêt si juste prononcé contre lui par son pays, ix. 3

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il en appelle aux ennemis de son pays. Dans le délire de son ressentiment, il prépare l'anéantissement de sa patrie. Cette fois, ce n'est pas seulement une classe, ce sont toutes les classes de la société que Marcius veut immoler à sa fierté blessée. Adversaires et alliés, plébéiens et patriciens, rotu- riers et nobles, manants et princes, tous doivent succomber pêle-mêle à cette atroce rancune. Affolé d'outrecuidance, Coriolan prétend n'avoir plus de cœur : il rejette loin de lui comme des faiblesses toute sympathie et toute affection ; il ne reconnaît plus de parenté; il désavoue jusqu'à son berceau ! C'est devant ce dernier outrage que l'humanité, tant de fois offensée, fait entendre enfin sa protestation. L'instinct de l'homme se dérobe à l'arrogance de l'aristo- crate et refuse de lui obéir. La nature appelle à son se- cours tous ses sentiments révoltés, se retourne contre cet orgueil insensé et l'écrase en arrachant le cri de la pitié à cet impitoyable. Alors nous assistons à une scène sublime. Cet être qui se croyait au-dessus des autres êtres est obligé de subir, pour son châtiment, toutes les émotions humai- nes. Il s'imaginait, sous son armure, être invulnérable à la passion, et le voilà qui fond en larmes, atteint jusqu'aux entrailles par la triple tendresse du fils, de l'époux et du père.

Amour filial, amour conjugal, amour paternel, toutes les affections élémentaires de l'âme s'emparent à l'improviste de ce renégat et le mènent au supplice. Admirable leçon offerte par le poëte à la méditation des âges ! C'est parla fa- mille que le patricien est frappé.

II

Au commencement du douzième siècle, un certain "YVal- ter Mapes, archidiacre d'Oxford, clerc très-savant et très- curieux de vieilles chroniques, fit un voyage en Armorique,

INTRODUCTION. 39

dans l'espoir d'y trouver quelque document nouveau sur l'histoire de sa patrie. Il parcourut la péninsule avec un zèle infatigable, interrogeant les habitants, fouillant les ar- chives des villes, remuant les bibliothèques des monas- tères. Un jour enfin il découvrit dans je ne sais quel cloître un manuscrit en langue bretonne qui avait tous les signes de la plus haute antiquité. Ce manuscrit comblait une la- cune considérable dans les annales d'Albion : il révélait les faits et gestes d'une foule de rois qui avaient régné en Grande-Bretagne depuis l'incendie de Troie jusqu'au sep- tième siècle de notre ère. Jusqu'alors les chroniqueurs les mieux informés, tels que dom Gildas et dom Bède, avaient daté l'histoire du peuple breton des commentaires classi- ques de César, aucun monument ne les ayant renseignés sur les temps antérieurs à l'invasion des Romains. Désor- mais, grâce au manuscrit découvert par Walter, tout ce passé inconnu était tiré de l'oubli ; les origines de la grande nation britannique étaient pour toujours exhumées de la poussière séculaire qui les couvrait. Je renonce à vous peindre l'émotion du bon archidiacre en feuilletant ce rare palimpseste. La joie de Colomb apercevant l'Amérique rêvée ne fut pas plus grande que celle de Walter voyant ressusciter tout à coup le monde celtique évanoui.

Bientôt revenu en Angleterre, l'archidiacre d'Oxford montra le précieux manuscrit à son confrère, le docte Geoffroy Arthur, archidiacre de Monmouth, et le pria d'en faire la traduction en latin. Gallois de nausance et latiniste par profession, Arthur avait toutes les qualités requises pour accomplir dignement ce travail : il céda aux instances de Walter et se mit à l'œuvre. Sa traduction terminée, il la dédia à Robert, comte de Glocester, fils naturel de Henri Ier, et c'est sous ce puissant patronage que le nouveau livre fut introduit à la cour d'Angleterre. Les princes normands, qui venaient de remplacer les princes saxons, comprirent

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tout de suite de quelle utilité politique pouvait leur être la légende récemment importée d'Armorique. Cette lé- gende, en racontant l'invasion de la Grande-Bretagne par les hordes d'Hengist , dénonçait toutes les violences com- mises contre les Celtes par les envahisseurs germaniques ; elle flétrissait les Saxons comme des pirates qui , à force de ruses et de trahisons , avaient dépouillé et asservi les légitimes possesseurs du sol. Grâce à ses révélations, les ducs de Normandie pouvaient se vanter d'avoir exercé de justes représailles en expulsant cette dynastie étrangère qui avait elle-même chassé l'antique dynastie nationale. La victoire de Guillaume devenait l'équitable châtiment de l'usurpation saxonne. Les fils de Rollon achevaient et con- sacraient l'œuvre interrompue d'Arthur ; ils étaient à la fois les vengeurs et les successeurs de ces rois que venait de renommer tout à coup la chronique armoricaine; ils avaient relevé dans la Grande-Bretagne le trône abattu par le brigand Horsa, ce trône épique apporté d'Ilion dans une Troie nouvelle et s'étaient successivement assis quatre-vingt-dix neuf princes, depuis Brutus , petit-fils d'Énée, jusqu'à Cadwalla, le pieux pèlerin sacré par le pape Sergius. La couronne, que le Conquérant avait ramassée aux champs d'Hastings, n'était plus le morion barbare d'un chef Scandinave, c'était le tortil splendide qu'avaient ceint d'âge en âge les têtes les plus vénérées d'une race héroïque, UtherPendragon, Arthur, Guidérius, Arviragus, Cymbeline, Cassibelan, Mulmutius,Lear, Cordélia, ! Avec une telle ar- rière-garde de princes, les ducs de Normandie pouvaient désormais réclamer le pas sur leurs puissants voisins. Que prétendaient les rois de France? Descendre de Francion, fils dePriam. Que prétendaient les rois d'Ecosse? Descen- dre de Scota, fille de Pharaon. Les ducs de Normandie pou- vaient revendiquer une majesté plus haute, car, ainsi qu'en faisait foi la chronique bretonne, ils portaient au front la

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couronne homérique léguée au prince troyen par Vénus, son aïeule !

Aussi tout fut mis en œuvre pour augmenter l'éclat d'une découverte si favorable à l'ambition et à la vanité des fils de Rollon. Que les annales armoricaines eussent été traduites en latin par Geoffroy de Monmouth, c'était quelque chose, mais ce n'était pas assez. Au douzième siècle, en effet, le latin avait cessé d'être d'un usage général comme au temps des Capitulaires : ce n'était plus guère qu'un idiome savant avec lequel les clercs seuls étaient familiers. De la fusion des races du nord avec les races du midi avait surgi une langue nouvelle, la langue d'Oil, qui était alors universellement com- prise. C'était cette langue, sœur jumelle de la langue d'Oc et mère de la langue française, qu'avaient adoptée la cour de France et, après elle, la cour de Normandie. C'était cette langue que les barons normands, émigrés au-delà de la Manche, parlaient déjà dans tous les manoirs de la Grande- Bretagne, à l'imitation de leurs cousins du continent. Pour que la chronique récemment exhumée reçût sa consécra- tion définitive, il était donc nécessaire qu'elle fût traduite dans la langue moderne, et, pour qu'elle se fixât à jamais dans la mémoire de tous, il fallait qu'elle fût traduite, non plus en prose, mais en vers. Mais trouver le poëte in- dispensable à cette épopée nouvelle? Quel serait le Yirgile de cette seconde Enéide?

Il y avait quelque part en basse Normandie un trouvère, appelé Wace ou Eustache, dont on disait merveilles. De Jersey il était né, ce trouvère était allé à Paris il s'é- tait initié à toutes les délicatesses de cette belle langue d'Oil si grossièrement parlée par ses compatriotes, puis s'était fixé à Caen il avait composé dans l'idiome national maints opuscules fort remarqués. Ce fut ce barde, désigné par une renommée précoce, que le duc de Normandie choisit pour mettre en rimes françaises les annales galloises, tout derniè-

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rement traduites en latin par le chanoine de Monmouth. Wace, sachant lui-même le gallois, était parfaitement capable d'interpréter directement le texte primitif. Il entreprit donc résolument la tâche que lui commandait son seigneur et, en l'an 1155, à la grande satisfaction de Henri II, qui le fit chanoine de Bayeux, il termina cet immense poëme en quinze mille trois cents vers, qui a pour titre le Roman de Brut. La chronique bretonne , ainsi ressuscitée par le chantre normand, était sûre désormais de ne plus périr. Ra- jeunis par la jeune poésie française, tous ces vieux mythes, qu'avait si longtemps couverts la poudre des âges, allaient re- vivre pour toujours dans la mémoire des générations nou- velles. Comme autrefois les pêcheurs de l'Hellespont chan- taient, sur la mesure marquée par le rhapsode, et la co- lère d'Achille et la mort de Patrocle et les adieux d'Hector à Andromaque, de même les marins de Dieppe et du Havre allaient maintenant redire, selon le rhythme inventé par le trouvère, et les pérégrinations de Brutus, père des Bretons, et les exploits de Brennus, le conquérant de Rome, et les infortunes émouvantes du fondateur de Leicester :

Léir, en s à prospérité, Fit eu son nom une cité ; Kaerléir a nom, sur Sore, Leicestre s'appelle encore. Léir tint l'honneur quitement Soixante ans continuellement ; Trois filles eut, n'eut nul autre hoir, Ni plus ne put enfant avoir. La première fut Gornorille, Puis Ragaù, puis Cordéille '.

L'histoire de ce roi Léir, telle que Wace la rappelait dans ses vers naïfs, était bien faite pour frapper l'imagination

1 Voir à l'appendice la citation entière de cet épisode du Roman de Brut.

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populaire. Elle symbolisait dans une combinaison vraiment dramatique l'éternel rapport entre le père et les enfants, en montrant à quelles étranges erreurs l'autorité royale peut exposer l'autorité paternelle. Devenu vieux, ceLéir, que les Gallois célébraient sous le nom de Lléon , fit venir ses trois filles et les interrogea successivement pour savoir laquelle l'aimait le plus. Gornorille, l'aînée, répondit la première :

Gornorille lui a juré

Du ciel toute la déité,

Qu'elle l'aime mieux que sa vie.

Sur quoi Léir promit à Gornorille un tiers de son royaume et la maria à Malglamis, duc d'Ecosse. La puînée, Ragaiï, répondit la seconde :

Si lui a dit : certainement Je t'aime sur toute créature, Ne t'en sais dire autre mesure.

Sur quoi Léir promit à Ragaù un tiers de son royaume et la maria à Hennin, duc deCornouailles. Enfin, le roi se tourna vers la cadette qui lui était plus chère que les deux autres et la questionna, Cordéille répondit :

Ne sais que plus grand amour soit Qu'entre enfant et entre père, Et entre enfant et entre mère. Mon père es et j'aime tant toi Comme je mon père aimer dois. Et tiens ceci pour certain : Tant as, tant vaux et tant je t'aime.

Sur quoi Léir, croyant que Cordéille se moquait de lui, la maudit, la déshérita et décida qu'après sa mort les deux aînées se partageraient son royaume. Cependant, le roi de France Aganippus, ayant ouï nommer Cordéille comme

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une princesse fort belle et fort gente, la fit demander en mariage. Léir voulut le détourner de ce choix, mais, comme le Français insistait , il finit par lui envoyer sa fille sans autre dot que ses vêtements :

Outre la mer lui envoya

Sa fille et ses draps seulement,

Ni eut autre appareillement.

Tandis que Cordéille devenait ainsi dame de toute la France, les ducs de Cornouailles et d'Ecosse, pressés d'hé- riter, s'emparèrent violemment des Etats de leur beau-père, en s'engageant toutefois à héberger alternativement le vieux roi et à entretenir à leurs frais cinquante chevaliers qui for- meraient sa suite. Ces conditions furent d'abord loyalement exécutées. Léir s'installa chez le duc d'Ecosse qui le traita convenablement ; mais bientôt Gornorille, qui était fort avare, trouva trop coûteux l'entretien de ces cinquante chevaliers et remontra à son mari la nécessité de diminuer ce dange- reux cortège :

Que sert cette assemblée d'hommes?

En ma foi, sire, fous sommes

Que telles gens avons ci attrait.

Ne sait mon père ce qu'il fait :

Il est entré en folle route.

est vienx homme et si radote.

Qui pourrait souffrir si grande presse?

Il est faux et sa gent perverse.

Tant la dame admonesta son mari que le duc d'Ecosse réduisit la suite du roi de cinquante à trente chevaliers. Ir- rité de cet affront, Léir se retira chez son autre gendre, le duc de Cornouailles. Mais Ragaù, moins généreuse encore que sa sœur, voulut restreindre l'escorte royale de trente hommes à dix, puis de dix à cinq. Sur quoi Léir s'en re-

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tourna vers Gornorille, mais celle-ci jura par le ciel qu'elle ne le recevrait qu'accompagné d'un seul chevalier. Adonc Léir commença à se contrister et à pourpenser en son cœur aux biens qu'il avait perdus:

Fortune, par trop es muable ! Ta ne peux être un jour stable. Nul ne se doit en toi fier, Tant fais ta roue fort tourner.... Tôt as nn vilain haut levé Et un roi en plus bas tourné. Comtes, rois, ducs, quand tu veux, fais Que tu nul bien ne leur laisses. Tant comme je fus riche manant, Tant eus-je amis et parents. Et dès que je fus, las! appauvri, Sergents, amis, parents perdis.

Lors il se rappela combien il avait été injuste envers Cor- déille et résolut d'aller lui demander asile. Si sévère qu'elle fût, elle ne pouvait lui être plus cruelle que n'avaient été ses deux sœurs :

moins ni pis ne me fera Que les aînées m'ont fait ça. Elle dit que tant m'aimerait Comme son père aimer devrait. Que lui dois-jeplus demander?

Décidé par cette réflexion, Léir partit incontinent pour la France et gagna le port de Calais d'où il dépêcha un mes- sager à Cordéille pour lui faire part de son dénûment. Toute émue, la bonne reine fit porter secrètement à son père des vêtements royaux, et, dès qu'il fut bien lavé et bien paré, elle l'envoya quérir par une escorte de quarante che- valiers. C'est dans ce pompeux appareil que le roi détrôné fit son entrée à la cour de France. Son gendre, Aganippus,

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le reçut fort courtoisement et lui offrit une armée pour re- conquérir ses États. On s'imagine avec quel empressement Léir accepta cette proposition généreuse. Dès que l'expédi- tion fut prête, il en prit le commandement, repassa la mer, accompagné de sa fille , et débarqua heureusement en Grande-Bretagne. En vain ses gendres voulurent s'opposer à ses progrès. Il leur livra bataille, les défit et reprit posses- sion de son royaume qu'il gouverna paisiblement jusqu'à sa mort. On ne sait ce que devinrent les méchantes prin- cesses Gornorille et Ragaù. Quant à Cordéille, après avoir enseveli son père dans la crypte du temple de Janus à Lei- cester, elle lui succéda sur le trône; mais, après qu'elle eut régné cinq ans, les fils de ses sœurs s'insurgèrent contre elle et la firent prisonnière. Devenue folle de douleur, la pauvre reine finit par s'occire dans son cachot.

Margan et Cinedagius A la fin Cordéille prirent, Et en une chartre la mirent, N'en voulurent avoir rançon, Mais la tinrent en prison, Qu'elle s'occit en la geôle De marriment, si fit que folle.

Telle était, dans ses péripéties principales, cette légende du roi Léir et de ses filles que la tradition gauloise venait de léguer à la jeune poésie française. Transportée bientôt avec toute la chronique armoricaine de l'épopée normande dans l'épopée anglo-saxonne, répétée d'âge en âge par les bar- des du nord , au treizième siècle par Layamon et par Robert de Glocester, au quatorzième par Pierre de Lang- toft et par Robert Manning, au quinzième par sir John de Mandeville, au seizième par Sackville et par Spencer, cette légende vénérable avait acquis au temps d'Elisabeth toute l'autorité d'un fait historique. A cette époque, les aventures fabuleuses du fils de Bladud n'étaient pas plus

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contestées par la foi publique que les malheurs de Ri- chard II ou les crimes de Richard III. Bien audacieux eût été le sceptique qui eût douté que les Tudors fussent les successeurs directs d'un petit-fils d'Enée. Nier que la Reine Vierge fût sur le trône la légitime héritière de Cordélia, c'eût été plus qu'un crime de lèse-majesté, c'eût été un crime de lèse-vérité. La science même consacrait, par son adhésion, le mythe que lui imposait une crédulité séculaire. L'historien le plus compétent et le plus renommé de l'épo- que, Holinshed, n'hésitait pas à insérer la fable galloise en tête de ses annales et affirmait gravement, après avoir com- pulsé les dates, que Léir était monté sur le trône de !a Bre- tagne en l'an du monde 3105, au temps Joas régnait en Juda : « Leir, the son of Baldnd, was admitted rider over the Britains in the year of the vorld 3105, at ivhat Unie Joas rei- gned as yet in Juda. » Comment ne pas croire à une décla- ration si formelle?

Aussi était-ce bien comme drame historique que, vers l'an 1594, un auteur anonyme avait fait jouer, sur la scène anglaise, une pièce dont les aventures du fils de Bladud formaient le sujet. Cette pièce, imprimée en 1605 sous ce titre : The true chronicle history of ling Leir and his three daughters1, était en effet une reproduction assez exacte de la chronique récemment transcrite par Holinshed. On y retrouvait, développés en scènes naïves, tous les incidents traditionnels : l'interrogatoire auquel le roi Léir soumet ses trois filles ; le partage qu'il fait de son royaume en fa- veur des deux aînées et au détriment de la cadette; le ma- riage de Cordella avec le roi de Gaule ; l'ingratitude de Gonoril et de Ragan envers leur père ; la fuite de Léir en France, sa réconciliation avec Cordella, et enfin l'heureux dénoûment qui le replace sur le trône, après l'éclatante

1 Voir aux notes les extraits de cette œuvre curieuse, traduite en français pour la première fois..

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défaite de ses gendres, les rois de Cornouailles et de Cam- brie. L'auteur modeste n'avait ajouté au personnel légendaire que trois caractères subalternes , un confident , Mont- fort, attaché au roi de Gaule et chargé d'égayer la foule par des plaisanteries de carrefour, un autre confident, tout dé- voué au roi Léir, Périllus, qui ébauche grossièrement la no- ble figure de Kent, et enfin une espèce de bravo sans nom, qui, par sa criminelle complaisance envers les filles aînées du vieux roi, esquisse vaguement la magistrale infamie d'Oswald. Quant à l'action proprement dite, l'auteur avait suivi le scénario traditionnel, en se bornant à y intercaler trois épisodes secondaires. Tout d'abord, il avait ménagé entre Cordella et le roi de Gaule une entrevue amoureuse, l'auguste prétendant, déguisé en pèlerin, séduit par ses charmes personnels le coeur de la jeune princesse. Ensuite, il avait imaginé une scène fort tragique, le roi Léir dé- sarme , par un sermon sur l'enfer , le spadassin que ses filles ont payé pour l'assassiner. Enfin , coup de théâtre suprême ! pour amener la reconnaissance finale entre Cor- della et son père , il avait prêté au roi de Gaule et à sa femme la fantaisie d'un pique-nique au bord de la mer, en sorte que les deux époux fussent amenés tout naturellement à mettre le couvert sur la plage même devait débarquer le monarque banni. C'est à l'aide de ces beaux ressorts que le Gringoire anglais avait cru assurer la marche et la vogue de sa sotie ; et le fait est que cet ouvrage naïf figurait depuis de longues années dans le répertoire anglais, quand tout à coup lui survint un formidable concurrent.

Le 26 décembre 1606, le soir de la Saint-Étienne, les comédiens du roi donnaient une représentation extraordi- naire au palais de White-Hall, et jouaient devant Sa Majesté une pièce nouvelle de maître William Shakespeare, intitulée Le roi Lear.

Certes c'est une date mémorable dans les fastes de l'art

INTRODUCTION. 49

que cette soirée du 26 décembre 1606, le grand tragédien Burbage créa devant la cour d'Angleterre le rôle du roi Lear. Quel critique nous rendra compte de cette soirée perdue? Qui nous décrira la salle de spectacle? qui nous ré- vélera les secrets de la coulisse? qui nous dira et la distribu- tion des rôles et le jeu des acteurs et les émotions de l'au- ditoire? qui nous nommera les spectateurs privilégiés qui eurent l'honneur d'assister à la révélation du chef-d'œuvre? Hélas! les détails manquent; l'histoire, qui nous conte tant de choses inutiles, reste désespérément muette sur toutes ces questions palpitantes. Tout ce que nous savons, c'est qu'un nouveau règne venait de donner à Shakespeare un public tout nouveau. Parmi ceux qui assistaient, en août \ 602, à la représentation d'Othello dans le château de Harefield, bien peu sans doute ont voir jouer le Roi Lear en 1606, au palais de Whitehall. Dans l'intervalle de ces deux événements, la reine Elisabeth était morte, et le fils de Marie Stuart, son successeur, avait transporté à Windsor la cour d'Holyrood. Les familiers de la feue reine avaient été congédiés. A l'ex- ception du secrétaire d'État Cécil, créé marquis de Salisbury, les favoris du dernier régime avaient perdu faveur, tandis que les disgraciés rentraient en grâce. Raleigh, le rival d'Essex, avait remplacé à la Tour Southampton, le confident d'Essex. Il est donc permis de croire que le noble Henri Wriotesley, récemment élargi, figurait dans le parterre princier réuni à White-Hall, et que William eut cette fois le bonheur d'être applaudi par l'ami généreux à qui il avait dédié tout bas ses Sonnets. Ce qui est certain, c'est que Jacques Ier était là, entouré de sa jeune famille. Quel effet produisit sur sa ma- jesté la nouvelle œuvre du maître? Je me figure que le grave fondateur de la papauté anglicane dut assister à cette solen- nité avec l'attitude hautaine d'un souverain omnipotent. Je crois voir d'ici le sourire légèrement dédaigneux par lequel Jacques devait accueillir de temps à autre les fantaisies dra-

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matiques de l'histrion-poëte. Et pourtant quelle n'eût pas été son émotion, s'il avait pu se douter, ce soir-là, que le ri- deau écarté devant lui par le machiniste était le voile même de l'avenir qui se déchirait sous ses yeux! Combien n'eût-il pas été troublé, s'il avait pu soupçonner que le génie du poëte évoquait à sa vue, dans une sorte d'incantation tragique, les malheurs futurs de sa dynastie ! Quelle n'eût pas été sa stu- peur, si une juste prescience lui avait appris que ce drame fictif était l'image du drame réel qui devait- avoir pour dé- noûment la chute des Stuarts, et qu'avant la fin du siècle sa propre race donnerait au monde le spectacle de ces dis- cordes domestiques dont le développement scénique le laissait peut-être impassible! Ah! de quel effroi, de quelle épouvante n'eût-il pas été saisi, s'il avait pu pressentir dans ces perfidies imaginaires les trahisons historiques, s'il avait pu deviner dans Cornouailles Guillaume d'Orange, dans Goneril la princesse Marie, et la princesse Anne dans Ré- gane ! Avec quelle inexprimable compassion n'eût-il pas re- gardé le vieux Lear s' arrachant les cheveux dans la tempête, s'il avait pu reconnaître sous la perruque blanche de ce roi de théâtre l'ombre douloureuse de son petit-fils Jacques IT!

Pour nous qui, initiés à tous les détails de la révolution de 1688, connaissons les choses ignorées par le premier des Stuarts, l'œuvre du poëte a pris le caractère sacré d'une prophétie accomplie ; et nous ne pouvons nous empêcher de considérer avec un recueillement religieux ce drame unique dans lequel Shakespeare a, par une merveilleuse intuition, révélé le secret de Dieu1. La toile se lève. Atten- tion.

Le décor de la première scène nous montre le palais du

1 Un trait qui complète la ressemblance entre le drame et l'histoire, c'est que Lear est, comme Jacques IL soutenu par une armée française, et définitivement battu par son gendre. Et, chose remarquable, le poëte a adopté cette conclusion fatale contrairement à la légende.

INTRODUCTION. 51

roi Lear. Dans cette somptueuse demeure, le roi est envi- ronné de toutes les pompes terrestres : autour de lui le luxe, la richesse, la magnificence, îa splendeur. L'or couvre les lambris, tapisse les murailles et circule en tous sens sur les livrées mêmes des valets. Le potentat vit là, au milieu des perpétuels enchantements qui font illusion à la toute-puis- sance. Pas une bouche qui ne lui sourie, pas une tête qui ne s'incline sur son passage. Il a pour pages les premiers-nés de la noblesse, pour écuyers des barons et des comtes, pour chambellans des princes. Les plus grands seigneurs mettent leur fierté à le servir à genoux. Les plus puissants se disputent sa protection, et c'est une question parmi les courtisans de savoir s'il est plus favorable au duc d'Albany qu'au duc de Cornouailles.

Dans l'atmosphère viciée des cours, quel esprit, si pur qu'il fût, ne finirait par se corrompre? Encensé dès son enfance par un peuple prosterné, le roi n'a pu résister à cette influence délétère. De même que l'aristocratie a flétri l'âme de Coriolan , de même la monarchie a flétri l'âme de Lear. L'adulation a étouffé en lui les germes les meilleurs. Par un continuel acquiescement, elle a habi- tué le roi à ne jamais être contredit et elle a changé en impatience sa vivacité native. Elle l'a accoutumé à tout rap- porter à lui, et elle a rendu personnelle sa générosité même. Systématiquement elle lui a caché toutes les misères de ce monde, et, par là, elle a desséché son cœur en y tarissant la source divine des larmes. Elevé dans une incessante apothéose, Lear ne connaît pas les saines douleurs de la vie, il ignore les douces expansions de la sympathie et les inef- fables débordements de la pitié. Infortuné à qui toujours tout a ri ! Malheureux qui n'a jamais pleuré ! La nature avait créé un être bon, bienveillant, tendre, sensible, aimant, ouvert à toutes les tendresses, mais la royauté a pris cet être au berceau, elle l'a allaité de vanité, elle l'a nourri de

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mensonge, et elle en a fait un tyran. Développé par la fatale institutrice, l'égoïsme a envahi cette âme généreuse et y a terni la plus désintéressée des affections humaines, la pater- nité. L'autorité du roi a perverti l'autorité du père.

Les filles de Lear ne sont pour lui que les premières de ses sujettes. Elles doivent lui appartenir corps et âme; il faut qu'elles concentrent sur lui toutes leurs prédilections et qu'elles fassent leur bonheur du sien. Cette exigence au- tocratique se manifeste dans la décision même que Lear vient de prendre. Lear veut abdiquer, et son abdication est un acte suprême de despotisme. Le roi est devenu vieux; il s'ennuie du pouvoir. Le sceptre d'or qu'il porte depuis tant d'années a lassé son bras. Il a résolu de « sous- » traire sa vieillesse aux soins et aux affaires pour en char- » ger de plus jeunes fronts , tandis qu'il se traînera sans » encombre vers la mort. » Avec une royale assurance, Lear décrète son propre avenir et signifie cet arrêt aux dieux mêmes. Vous l'entendez, il déclare qu'il veut finir ses jours sans encombre, comme si les événements aussi étaient ses ministres ! Donc, ayant trois filles, il s'est déterminé, par un brusque caprice, à diviser son royaume en trois parts et à donner la plus belle de ces parts à celle de ses trois filles qui l'aime le plus. Peu lui importe le sort des nations qu'il jette ainsi pour hochets à ses enfants. Le dévouement au prince tient lieu de tout mérite. La plus digne de gouverner le peuple sera celle qui aura témoigné le plus d'attachement au roi. Et comment Lear saura-t-il laquelle de ses filles l'aime le plus? En les interrogeant. Ce n'est pas en action que leur amour devra se manifester, c'est en parole. Ce n'est pas le fait qui décidera, c'est l'apparence. Le roi jugera à l'ampleur de l'expression l'intensité du sentiment. Qu'im- porte si les protestations sont creuses, pourvu qu'elles soient sonores. Lear lui-même invite ses filles à l'adulation : il décernera le prix de la tendresse à la plus verbeuse. Par

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une dégradation sacrilège , il fait de la piété filiale une flat- terie.

En offrant ainsi la couronne au mensonge, Lear a d'a- vance exclu la sincérité du concours. Un cœur vraiment pur et noble devra résister à cette séduction d'un trône offert pour une parole. Au contraire, les âmes faibles et vicieu- ses ne pourront manquer de succomber à la tentation. Aussi qu'arrive-t-il? Pour obtenir la splendide récompense, Goneril et Régane n'hésitent pas à désavouer leur con- science ; elles épuisent, pour flagorner le roi, tous les ar- tifices du langage ; elles ont recours aux plus fastidieuses hyperboles ; elles rivalisent de fausseté et d'imposture. L'une prétend qu'elle aime son père plus que la vie, l'espace et la liberté, non moins que la vie avec la grâce, la beauté et l'honneur. L'autre affirme qu'elle est faite du même métal que sa sœur et qu'elle ne trouve de félicité que dans l'a- mour du roi. Enchanté de ces réponses qui résonnent à son oreille comme la plus douce musique, Lear se tourne vers la cadette : « A votre tour, ô notre joie, la dernière, mais non la moins chère ! que pouvez-vous dire pour ob- tenir une part plus opulente que celle de vos sœurs? »

C'est par cette sommation directe que Cordélia est invitée à tirer profit de son affection. Il faut qu'elle trafique de ce sentiment si pur qu'elle recèle en elle-même, et qu'elle fasse marchandise d'une émotion qui doit toute sa noblesse au désintéressement. Il faut qu'elle prostitue son amour filial à une sordide ambition, et qu'en échange d'une ten- dresse divine elle prenne ce diadème de clinquant. Ah ! Cordélia estime trop haut son titre de fille pour consentir à un pareil troc : elle rejette comme indigne l'appât que son père lui tend. Le roi lui demande ce qu'elle peut dire pour obtenir une part plus opulente que ses sœurs.

Rien, monseigneur.

Rien?

ix. 4

54 LA FAMILLE.

Rien !

De rien rien ne peut venir. Parlez encore.

Malheureuse que je suis, je ne puis soulever mon cœur jusqu'à mes lèvres. J'aime Votre Majesté comme je le dois : ni plus ni moins.

Allons, allons, Cordélia, réformez un peu votre ré- ponse, de peur qu'elle ne nuise à votre fortune.

Mon bon seigneur, vous m'avez mise au monde, vous m'avez élevée, vous m'avez aimée. Moi, je vous rends en re- tour les devoirs auxquels je suis tenue. Je vous obéis, vous aime et vous vénère. Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si, comme elles le disent, elles n'aiment que vous? Peut-être, au jour de mes noces, l'époux dont la main rece- vra ma foi emportera-t-il avec lui une moitié de mon dé- vouement. Assurément, je ne me marierai pas, comme mes sœurs, pour n'aimer que mon père.

Mais parles-tu du fond du cœur ?

Oui, mon bon seigneur.

Si jeune et si peu tendre!

Si jeune, mon seigneur, et si sincère!

La noble obstination montrée par Cordélia a une consé- quence inévitable. L'autocrate, habitué au pouvoir absolu, ne peut laisser impunie cette stoique résistance de la piété filiale. Ne pouvant suborner son enfant, il la déshérite et il la repousse de lui, en lui jetant ces paroles [qu'il prend, l'insensé! pour une malédiction : « Que ta sincérité soit ta dot! »

« Be thy truth thy dower! »

Puis il partage entre les deux aînées le domaine qu'a dédai- gné Cordélia. Vainement un serviteur fidèle du roi, le comte de Kent, le conjure de révoquer cette sentence hâtive, en déclarant que « l'honneur est obligé à la franchise, quand

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la majesté cède à la flatterie. » Le prince omnipotent n'ad- met pas la remontrance, même la plus respectueuse; il ne veut pas de conseiller, il ne prend avis que de sa fantaisie. D'un ton bref, il impose silence à cet audacieux dévouement : « Assez, Kent! sur ta vie, assez! » Mais aucune menace ne saurait intimider une honnêteté si vaillante : « Révoque ta donation, réplique le comte, ou, tant que je pourrai arra- cher un cri de ma gorge, je te dirai que tu as mal fait. » C'en est trop. La colère royale éclate. Coupable de fran- chise comme Cordélia, Kent doit être disgracié comme elle ; il a mérité d'être banni d'une cour triomphe le men- songe. Chassé par le despote, il va expier dans l'exil la fé- lonie de sa loyauté.

Ainsi, cédant à la logique même de la tyrannie, Lear a éloigné de lui ses vrais amis et s'est livré sans défense à ses ennemis. Cordélia n'a plus qu'à se réfugier en France un prince chevaleresque offre un trône à sa vertu méconnue. Le comte de Kent doit également disparaître, et, s'il veut encore servir son vieux maître, il lui faudra cacher sous un humble déguisement un zèle désormais impuissant. En déshéritant le dévouement, Lear a légué tout son pouvoir à la perfidie. Egaré par l'adulation, il a abdiqué fatalement entre les mains de la trahison.

Telle est cette première scène qui est comme le prolo- gue du drame. Quand nous revoyons Lear, il est pension- naire chez sa fille aînée, récemment mariée au pusillanime duc d'Albany. Le roi s'amuse. Annoncé par des fanfares joyeuses, il revient de la chasse avec son cortège de cent chevaliers. Au ton gaîment impérieux dont il commande son dîner, on voit bien qu'il se croit toujours le maître. Il agit chez Goneril comme chez lui. Pour prouver qu'il tient toujours les cordons de la bourse, le voilà même qui attache à sa personne un serviteur nouveau, et il ne se doute pas que ce Caius, dont il s'est si vite engoué, n'est autre que le

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loyal comte de Kent, naguère banni par lui. Sur ces en- trefaites, Oswald, l'intendant du château, traverse la salle. Le roi l'avise et lui demande est sa fille. Oswald passe son chemin sans répondre. « Rappelez ce maroufle » dit Lear à un de ses chevaliers. Bientôt l'intendant revient. Le roi in- terpelle cet impertinent : « Maraud ! Chien ! Engeance de p.^j » « Je ne suis rien de tout cela, » répond Oswald. La patience échappe au roi : il porte la main sur l'inten- dant. Kent intervient et d'un coup de pied pousse l'homme dehors. Enfin voici Goneril. A sa mine contractée, il est facile de reconnaître que la duchesse d'Albany est en colère. Sans doute, offensée de l'affront que vient de recevoir son père, elle aura chassé Oswald et elle vient annoncer que justice est faite. Mais non, ce n'est pas contre son inten- dant que Goneril est irritée, c'est contre les serviteurs du roi 1 Elle déclare qu'il est temps de mettre un terme aux insolences de la suite de Lear ; jusqu'ici elle avait espéré que le roi réformerait lui-même ses gens; mais cet espoir a été déçu, et la princesse va prendre elle-même des mesures. Jugez de l'étonnement du vieillard en entendant ces pa- roles inusitées. A cet accent si brusque et si rauque, com- ment reconnaître la voix mélodieuse qui l'avait ravi jus- qu'alors?

Êtes-vous notre fille? murmure-t-il.

Allons, monsieur, je voudrais que vous fissiez usage du bon sens dont je vous sais pourvu.

Après cette réplique, l'étonnement du roi devient de la stupeur; ce n'est plus de sa fille qu'il doute, c'est de lui- même.

Quelqu'un me reconnaît-il ici? Bah! ce n'est point Lear!.. Est-ainsi que Lear marche? ainsi qu'il parle? sont ses yeux?... Lui, éveillé! cela n'est pas... Qui donc peut me dire qui je suis? votre nom, belle dame?

Pour toute réponse, Goneril invite son père à sortir d'un

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ridicule ébahissement et lui signifie sèchement que, s'il veut continuer à résider chez elle, il gardera seulement la moitié de sa suite.

Ténèbres et enfers ! s'écrie le roi, qu'on selle mes chevaux ! qu'on rassemble ma suite ! Dégénérée bâtarde, je ne te troublerai plus. Il me reste une fille, une fille qui, j'en suis sûre, est bonne et secourable. Quand elle saura ceci de toi, elle déchirera ton visage de louve... Tu le verras , je reprendrai cet appareil que tu crois pour toujours dépouillé par moi ; tu le verras , je t'en ré- ponds ! . . .

Et le roi furieux va crier vengeance chez Régane. Mais à peine a-t-il franchi la porte du château d'Albany que de sinistres pressentiments l'assiègent : si Régane allait le tra- hir comme Goneril ! Son fou, qui l'accompagne, semble vou- loir le préparer par ses railleries à cette seconde désillusion : « Tu verras, mon oncle, que ton autre enfant te traitera aussi filialement que la première; car elle ressemble à sa sœur comme une pomme sauvage à une pomme. » Lear affecte de rire de cette mauvaise plaisanterie ; mais au fond il est inquiet. Absorbé par une sombre rêverie, il n'écoute plus que d'une oreille distraite les coq-à-1'âne de son com- pagnon. Des paroles mystérieuses lui échappent : J'ai eu tort envers elle , murmure-t-il. Vous devinez de qui il s'agit. Lear songe à Cordélia, mais sans oser la nommer. La déception que lui a fait éprouver Goneril a ébranlé sa con- fiance en lui-même. S'il a pu se tromper si grossièrement sur le compte de l'aînée, il a bien pu se méprendre sur le compte de la cadette. La leçon a porté fruit. Cet homme qui naguère n'admettait pas une contradiction et s'imaginait être au-dessus de l'erreur, a cessé de se croire impeccable. Aveu significatif! Pour la première fois, le roi se repent : il confesse qu'il a eu tort.

Hanté par ce remords tardif, Lear arrive au château de

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Glocester Régane et Cornouailles ont transporté tout à coup leur résidence. Dans la cour même du château, un spectacle néfaste attire ses regards : il aperçoit un homme mis aux ceps ; il s'approche de l'ignoble sellette et recon- naît son propre courrier, Caïus, qu'il avait envoyé en avant pour annoncer sa venue. C'est par ordre du duc et de la du- chesse de Cornouailles que Caïus a été condamné au pilori, sous prétexte d'une querelle avec l'intendant de Goneril. Devant cet affront sanglant fait à sa majesté dans la per- sonne de son envoyé, Lear va-t-il s'emporter? Non. Il garde patience. Il trouve même une excuse à l'impertinente len- teur que met sa seconde fille à paraître. Quel changement dans son attitude ! quelle révolution dans ses idées ! Ailleurs il s'irritait pour rien, ici il est prêt à tout justifier. C'est qu'en effet il a prévu les conséquences d'une rupture avec Régane, et, quoi qu'il en coûte à sa dignité, il veut éviter cette rup- ture. S'il perd l'affection de cette seconde fille, quel sera désormais son soutien ? sera désormais son refuge? L'a- mour de Régane est son asile suprême. Du moment cet asile lui est fermé, l'adversité commence. Aussi accueille- t-il, le sourire sur les lèvres, le duc et la duchesse. Il ne semble même pas s'apercevoir qu'il ait fait antichambre ni qu'on ait maltraité son député. Ce n'est pas à Régane qu'il adresse des reproches, c'est à Goneril :

Bien -aimée Régane , ta sœur est une méchante. 0 Régane, elle a attaché ici comme un vautour sa dévorante ingratitude. Je puis à peine te parler... Tu ne saurais croire avec quelle perversité Régane...

Mais en vain Lear veut poursuivre sa plainte. Régane lui coupe la parole pour pallier froidement les torts de sa sœur et conseiller au roi de demander pardon à Goneril. Lear discute piteusement cet injurieux conseil et expose à Régane les raisons qui l'empêchent : « Goneril a restreint sa suite, lui a jeté de sombres regards, et l'a frappé au cœur de sa

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langue de serpent. Que toutes les vengeances accumulées du ciel tombent sur sa tête ingrate !

0 dieux propices , interrompt Régane, vous ferez le même vœu pour moi dans un accès de colère !

Non, Régane. Jamais tu n'auras ma malédiction. Ta na- ture palpitante de tendresse ne s'abandonnera pas à la dureté. Son regard est féroce, le tien ranime et ne brûle pas. Ce n'est pas toi qui voudrais lésiner sur mes plaisirs, mutiler ma suite, me lancer de brusques regards, réduire mon train. Tu connais trop bien les devoirs de la nature, les obliga- tions de l'enfance, les règles de la courtoisie, les exigences de la gratitude. Tu n'as pas oublié cette moitié de royaume dont je t'ai dotée.

Pitoyable subterfuge ! misérable tactique opposée par le père désespéré à la menaçante réalité ! Lear a beau per- suader à sa fille qu'elle n'est pas ingrate ; il a beau lui re- mettre en mémoire ses engagements et ses devoirs , faire appel à sa nature palpitante de tendresse; il a beau invo- quer un ange : c'est un démon qui lui répond. Eperdu, la sueur au front, les sanglots dans la voix, il a beau se cram- ponner à une dernière illusion; il faut que cet espoir su- prême lui échappe. Enfin, la vérité éclate avec la brutale clarté de l'évidence. Goneril entre et Régane lui tend la main. L'horrible pacte, secrètement conclu, est avoué pu- bliquement. Les deux sœurs se sont liguées contre leur père.

Abandonné par sa seconde fille, le roi n'a plus d'appui ici-bas. Aussi, ce n'est plus de cette terre qu'il attend du secours. Lui qui naguère, dans son orgueil omnipotent, si- gnifiait ses volontés aux puissances d'en haut et déchaînait contre Cordélia « toutes les influences des astres qui font exister et cesser d'être, » le voilà réduit à implorer pour lui-même l'assistance des cieux. Dans une sublime prière, il les adjure de se souvenir qu'il y a entre eux et lui la soli-

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darité de l'âge. S'il est juste que les camarades s'entr'aident, sa vieillesse vénérable a droit à la sympathie des divinités vé- nérables.

0 cieux ! si vous aimez les vieillards , si votre doux pouvoir encourage l'obéissance, si vous-mêmes êtes vieux, faites de cette cause la vôtre, lancez vos foudres et prenez mon parti.

Hélas! les cieux eux-mêmes renient ce compagnon. Le tonnerre, réclamé par le vieillard, va gronder tout à l'heure, mais ce n'est pas contre Régane, ce n'est pas contre Goneril, c'est contre le roi Lear !

Chassé par ses filles, Lear fuit le château de Glocester. Déjà on n'aperçoit plus à l'horizon que la silhouette de l'ingrat manoir, vaguement éclairé par les lueurs mourantes du crépuscule. Partout aux alentours la campagne est nue et désolée. Pas un arbre s'abriter, pas même un fourré cacher sa tête, et la nuit arrive, et l'orage approche. Le roi erre sur la bruyère, toujours accompagné de son fou. 0 déchéance! De ce magnifique cortège qui l'entourait hier, il ne lui reste plus que ce bouffon . Tous les courtisans chamarrés qui naguère le suivaient comme une meute, princes, comtes, barons, chambellans, majordomes, écuyers, ont disparu. De tant de familiers qui lui avaient juré dévouement, un seul ne l'a pas quitté : c'est ce farceur en costume de Gilles et en bonnet d'âne, c'est ce pauvre enfant du peuple, ramassé dans la rue pour sa difformité comique, élevé, comme un chien, sous la menace du fouet, et nourri pour ses pasquinades des miettes du festin royal. Ah ! rendez hommage avec moi à la pensée généreuse du poëte. Ce drôle, placé au dernier rang de la servilité et dont la livrée même est grotesque, cet être dégradé qui n'a même plus le droit d'avoir une émotion à lui, ce souffre- douleur voué au supplice d'une incessante hilarité, Shakes- peare l'a relevé de son abjection. Sous ce vil surcotil a fait

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battre le plus noble des cœurs. Dans cet avorton il a mis une grande âme. Ainsi transfiguré, le bouffon n'est plus le for- çat du rire, il en est le héros. Cette verve obstinée qui nar- gue les éléments conjurés, qui oppose aux fureurs de la tem- pête le bruit de ses grelots et qui répond par des éclairs aux éclairs, n'est plus la bonne humeur obligée de l'appétitbesoi- gneux, elle est la gaieté invincible d'un admirable dévoue- ment. Elle ne reçoit plus l'aumône des rois, elle la leur fait.

La nuit est venue , une de ces nuits formidables qui « épouvantent les rôdeurs mêmes des ténèbres, » une nuit » l'ourse aux mamelles taries reste dans son antre, » le lion et le loup, mordus par la faim, tiennent leur four- » rure à l'abri. » A voir cette perturbation de la nature, on dirait que le monde physique est bouleversé comme le monde moral. Les choses semblent être en proie au même chaos que les âmes. L'ouragan, complice des filles de Lear, associe à leurs violences barbares ses violences sauvages. La pluie crache sur les cheveux blancs qu'a conspués Go- neril; la bise soufflette le front vénérable que Régane a hu- milié. Entendez-vous l'auguste vagabond quijette au firma- ment son pardon sublime : « Ciel , gronde de toutes tes entrailles ! crache, flamme! jaillis, pluie! Pluie, vent, fou- dre, flamme, vous n'êtes point mes filles. Éléments, je ne vous accuse pas d'ingratitude. Jamais je ne vous ai donné de royaume, jamais je ne vous ai appelés mes enfants. Vous ne me devez pas obéissance! Laissez donc tomber sur moi l'horreur à plaisir ! »

Tandis que le roi tient tête à la tempête, survient le fidèle Kent qui dissimule toujours sous la livrée de Caïus son dé- vouement proscrit. Kent hors d'haleine annonce qu'il a dé- couvert une hutte aux environs et presse son maître d'aller y chercher refuge. Lear cède à ses instances, mais moins par souci de lui même que par sollicitude pour son fou: « Viens,

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mon enfant, dit-il au bouffon qui grelotte. Comment es-tu, mon enfant ? As-tu froid ? J'ai froid moi-même... est ce chaume ? La nécessité a l'art étrange de rendre précieuses les choses les plus viles... Voyons votre hutte... Pauvre diable de fou, j'ai une part de mon cœur qui souffre aussi pour toi! » Touchantes paroles qu'il faut recueillir avide- ment, car ce sont les premiers mots de pitié qui soient tom- bés de ces lèvres royales. Sous l'action du malheur, l'âme de Lear se transforme et s'épure ; son cœur, endurci par l'éducation funeste du despotisme, s'attendrit enfin sous l'influence salutaire de l'adversité. Peu à peu nous voyons se dégager en lui les vertus latentes. Les qualités réelles, dont la nature l'avait doué et qu'avait comprimées si longtemps l'usage de la toute-puissance , surgissent à nos yeux ravis. L'égoïsme parasite, qui naguère dégradait son caractère, disparaît enfin pour faire place à la charité na- tive. Ah ! qui se fût attendu à une pareille métamorphose ? Qui eût cru la compossion possible à l'implacable tyran que n'avaient pas ému les larmes de Cordélia? Telle est pourtant la surprise que nous a ménagée le poëte. Dans sa détresse inouïe, Lear a encore « une part de son cœur qui souffre pour ce pauvre fou. » Le roi oublie ses indicibles souffran- ces pour se rappeler que son bouffon souffre. Si vaste est de- venue sa sensibilité que ses propres tortures ne suffisent plus à l'absorber.

Désormais il n'est pas d'infortune qui ne doive trouver un écho dans le cœur renouvelé du. roi. Il n'est pas de douleur qui ne doive éveiller sa sympathie. La catastrophe qui l'a précipité du trône l'a mis en contact avec des détres- ses qu'il ne soupçonnait pas, et à l'avenir il aura compas- sion de toutes ces détresses. En apercevant la chétive hutte Kent le conduit, il songe à la misère dont elle est le re- fuge. Il songe aux malheureux dont ce taudis est le palais. Il songe à tous les damnés qui depuis leur naissance agoni-

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sent dans cet enfer social il vient d'être jeté lui- même : « 0 détresses sans asile!... Pauvres indigents tout nus, que vous soyez, têtes inabritées, estomacs inassou- vis, comment sous des guenilles trouées vous défendez-vous contre des temps pareils? Oh! f ai pris trop peu de souci de cela... Opulence, essaie du remède, expose-toi à souffrir ce que souffrent les misérables pour savoir ensuite leur émiet- ter ton superflu et leur montrer des cieux plus justes. » Mea culpa solennel de la toute-puissance repentante ! Salu- taire remords infligé par le poète à la royauté négligente ! Le justicier Shakespeare condamne la monarchie déchue à faire amende honorable à l'humanité.

Cependant le fou, qui avait pénétré le premier dans la cabane, vient d'en ressortir tout effaré.

N'entre pas là, mon oncle, il y a un esprit. .. A l'aide ! à l'aide!

Donne-moi ta main. . . qui est ?

Un esprit ! un esprit ! ... Il ditqu'il s'appelle pauvre Tom.

La terreur du bouffon ne s'explique que trop. Une horri- ble apparition vient de surgir, derrière lui, sur le seuil de la hutte : c'est un être à demi-nu , le visage barbouillé de fange, les cheveux hérissés, la mine farouche. Quel est ce personnage hideux? Est-ce un échappé de Bedlam? Est-ce un possédé? Est-ce un démoniaque? Se peut-il qu'une créature ait été dégradée à ce point? Par quelle aventure inouïe un vivant à face humaine a-t-il pu être réduit à une telle abjection ?

Ecoutez cette lamentable histoire que le poëte a soudée pour jamais à la légende du roi Lear.

Le misérable que vous voyez à l'entrée de ce taudis sans nom était naguère un des heureux de ce monde. Il était dans un berceau princier. Fils légitime du comte de Gloces- ter et filleul du roi Lear, il avait eu la noblesse pour aïeule

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et la monarchie pour marraine, et, sous cette double tu- telle, il semblait inaccessible à l'adversité. Mais Edgar avait dans son âme même le germe du malheur : sur une terre la vertu est une désignation au martyre, il était venu honnête et loyal. Sa candeur l'offrait d'avance comme victime à la perfidie. Le jeune homme avait un frère naturel qui faisait avec lui un contraste frappant. Autant Edgar était doux, scrupuleux et franc, autant Edmond était rude, dissolu et rusé. La bâtardise avait inoculé au carac- tère d'Edmond un virus indélébile. Enfant d'une prosti- tuée, il avait sucé la corruption avec le lait. Une infâme éducation avait vicié sa précoce intelligence. Edmond avait été élevé dans le dédain de tout principe, dans le mépris de toute affection. Son père lui avait appris à mépriser sa mère, ne se doutant pas qu'un jour ces odieuses leçons se- raient mises à profit contre lui-même, et qu'en détruisant chez son fils la piété filiale, il le provoquait au parricide. En effet, dégagé de tout scrupule moral, affranchi de tout de- voir, Edmond était entré dans la vie avec cette pensée uni- que : jouir de la vie. Matérialiste par conviction et sensuel par tempérament, il ne devait reculer devant aucun crime pour satisfaire ses convoitises. Dès longtemps, le splen- dide héritage, promis à son frère légitime, lui avait fait en- vie, et, pour s'en emparer, il n'avait pas hésité à exécuter le plus monstrueux des plans. Abusant de la crédulité de son père, il avait persuadé au vieux comte qu'Edgar en vou- lait à ses jours, et il avait produit comme preuve une lettre habilement fabriquée. Trompé par ce faux, Glocester avait fait mettre à prix la tête de son fils aîné ; et, pour dé- router les poursuites, Edgar avait assumé les hideux de- hors d'un possédé. Depuis ce moment, le jeune fugitif errait sur les routes, en proie au dernier dénûment, se nour- rissant d'ordure, s'abreuvant d'ignominie, « vivant de cra- » pauds et de lézards, dévorant la bouse de vache, extor-

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» quant la charité des pauvres fermes, tantôt par des im- » précations, tantôt par des prières. » Et c'est lui que vous venez de voir sortir, échevelé, écumant, épouvantable, de la masure Lear allait entrer.

Comment ne pas admirer ici le génie du poëte? Avec quel art il a su réunir sur la même scène ces deux infortu- nes exceptionnelles , pour les faire gémir de concert ! Avec quelle puissance de concentration il a su fondre ce double drame dans une émotion unique ! Là, sur cette bruyère désolée, devant ce bouge immonde, dans la même pénurie, après la même catastrophe, se rencontrent l'aristocratie bannie et la monarchie proscrite. La sympathie du malheur attire au même instant sous nos yeux ces deux victimes de la révolte contre nature, cet adolescent et ce vieillard, l'un, le fils maudit par son père; l'autre, le père chassé par ses filles.

Hélas ! une dernière disgrâce doit atteindre le roi Lear. L'apparition d'Edgar est comme la secousse suprême infli- gée à la raison chancelante de l'auguste banni. En aperce- vant ce forcené, le vieillard succombe à l'hypocondrie con- tre laquelle il se débattait depuis longtemps. Par un contre- coup fatal, le délire fictif d'Edgar provoque la démence trop réelle de Lear ; la frénésie passe subitement des gestes et des paroles de l'un aux idées de l'autre.

Edgar. Arrière! le noir démon me poursuit! A tra- vers l'aubépine hérissée souffle le vent glacial.

Lear. Tu as donc tout donné à tes filles, que tu en es venu !.. .

Le fou. Nenni, il s'est réservé une couverture, autre- ment toutes nos pudeurs auraient été choquées.

Lear. Rien n'a pu ravaler une créature à une telle ab- jection, si ce n'est l'ingratitude de ses filles. Est-ce donc la mode que les pères reniés obtiennent si peu de pitié de leur propre chair?

66 LA FAMILLE.

Edgar. Pillicock était assis sur le mont Pillicock... Halloo!Halloo!loo! loo!

Étonnant dialogue, les plaisanteries comiques répon- dent aux plaintes tragiques, les railleries du bouffon se croisent avec les hurlements du démoniaque et les lamenta- tions de l'insensé ! De toutes les scènes jamais risquées au théâtre, certes voilà bien la plus audacieuse. Et ne croyez pas que cette audace soit la hardiesse involontaire du poëte ins- piré. C'est par une préméditation profonde que Shakespeare s'est écarté de la légende pour nous donner ce spectacle ex- traordinaire.

Rendez-vous compte de ce qu'a osé le poëte. A une épo- que où les nations, croyant au droit supérieur des princes, étaient prosternées devant la monarchie et se laissaient ré- gir aveuglément par elle , quelle témérité ne fallait-il pas pour leur montrer un roi en démence ! Eh quoi ! cette rai- son souveraine, émanation directe de la sagesse divine, que les peuples regardaient comme leur providence, voilà ce qu'elle peut devenir ! Cet esprit infaillible qui pré- tendait fixer nos destinées par des arrêts irresponsables, voilà à quelle abjection il peut être réduit ! Il est donc sujet à toutes les faiblesses, à toutes les infirmités , à toutes les maladies morales. Le délire peut l'égarer un jour, la folie peut l'aliéner à jamais. Quelle révélation inattendue! Quel démenti donné à la superstition universelle ! Si hardie était l'hérésie avancée par Shakespeare que, deux siècles plus tard, à la veille de la révolution française, elle faisait frémir ses moins timides interprètes : « J'ai tremblé plus d'une fois, avouait Ducis, en essayant de traduire le Roi Lear, à l'idée de faire paraître sur la scène française un roi dont la raison est aliénée. » En effet, la tragédie classique, dont les règles retenaient l'auteur à'Abufar, avait mis sa poétique en harmonie avec l'autorité monarchique ; elle interdisait, au nom du goût, tout ce qui pouvait porter atteinte à la majesté

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des rois : elle niait que la déraison pût frapper les têtes couronnées et défendait de croire que les Héliogabales et les Charles VI eussent jamais existé. Voilà pourquoi le bon Du- cis recalait avec un tel effroi devant la pensée de transporter un roi fou sur la scène de Voltaire et de Racine. Le poëte anglais avait, en vérité, outrageusement violé toutes les con- ventions orthodoxes. Ne relevant que de la nature et de son génie, il n'avait pas hésité à montrer la fragilité humaine jusque sous le manteau impérial. Avec une outrecuidance superbe, il avait frappé le sceptre de caducité et fait monter jusqu'au trône la démence vertigineuse.

Après cette scène incomparable qui est comme le point central du drame, l'action se bifurque : les deux tragédies domestiques qui s'étaient jointes un instant dans l'entrevue du père banni et du fils proscrit se séparent de nouveau et reprennent leur cours parallèle. Mais la duplicité de l'ac- tion n'altère en rien l'unité de l'œuvre. Si les incidents diffèrent, l'idée reste identique. La même destinée qui a causé le malheur de Lear va causer le malheur de Glo- cester *.

Le comte a commis la même méprise que le roi. Egaré comme celui-ci par un mensonge, il a sacrifié l'enfant légi- time à l'enfant bâtard, il a déshérité le juste au profit de l'in- juste, et il n'a trouvé que la perfidie il comptait trouver le dévouement. Glocester est trahi par Edmond, comme Lear par Gonerilet par Régane. L'analogie de la faute pro- duit nécessairement l'analogie de la peine. De même que celui-ci a été puni de sa méprise par l'aveuglement moral, de même celui-là expie la sienne par l'aveuglement phy- sique. L'erreur primitive s'épaissit autour des coupables,

1 L' aventure de Glocester et de ses deux fils paraît avoir été emprun- tée à un épisode de YArcadie, de Sidney, que le lecteur trouvera, tra- duit pour la première fois, à l'Appendice de ce volume.

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comme un crépuscule sinistre, les enveloppe peu à peu de son ombre et finit par les jeter dans les ténèbres. La percep- tion exacte du monde réel est interdite aux deux condamnés. La lumière, naguère reniée par eux, se voile pour eux ; et il faudra que désormais ils cherchent leur chemin à tâtons, l'un dans la nuit du délire, l'autre dans la nuit de la cécité.

Alors, mais alors seulement, le poëte appelle à leur aide les deux dévouements qu'ils avaient méconnus. Edgar arrive au moment Glocester, les yeux crevés, vient d'être chassé de son propre château par ordre du duc de Cor- nouailles ; il se fait le guide de son père, le sauve du sui- cide par une ruse salutaire, et le préserve d'un assassinat, en assommant Oswald. Mais tous ces pieux efforts ne sau- raient prévaloir contre un destin inévitable. Edgar cède enfin à l'envie trop légitime de se faire reconnaître par son père. Hélas! le vieillard ne peut supporter cette émotion suprême. La joie elle-même se ligue avec la douleur pour achever une existence épuisée, et Glocester meurt en bénis- sant son fils.

De son côté, Cordélia, informée par Kent de la détresse du roi Lear, est accourue de France pour le secourir et a débarqué à Douvres à la tête d'une armée française. L'au- guste aliéné a été heureusement transporté au milieu de ces troupes chevaleresques, et le voilà qui dort sur un lit de camp, dans la tente royale. Cordélia, debout à son- che- vet, interroge à voix basse un médecin. L'homme de l'art exprime l'espoir que le sommeil aura rétabli le calme dans l'esprit du malade. La reine de France supplie les dieux de ne pas démentir cet espoir et attend, agenouillée, le mo- ment du réveil. Une musique douce prélude par ses ac- cords à cet instant décisif. Enfin le vieillard ouvre les yeux.

Parlez-lui, madame, dit vite le médecin.

INTRODUCTION. 69

Cordélia se penche sur son père.

Me reconnaissez- vous, sire?

Vous êtes un esprit , je le sais. Quand êtes-vous morte ?

Toujours, toujours égaré, murmure la reine avec un geste d'angoisse.

Il est à peine éveillé, observe gravement le docteur. Laissons-le seul un moment.

Tous s'écartent du lit, épiant avec une inexprimable anxiété les paroles qui vont échapper au malade :

ai-je été? suis-je ? le beau jour ! Je ne jurerais pas que ce soient mes mains... Voyons. Je sens cette épingle me piquer... Que je voudrais être sûr de mon état!

Oh ! regardez-moi, sire, s'écrie la reine en s'avançant, et étendez les mains sur moi pour me bénir.

Devant cette angélique vision, Lear veut se mettre à ge- noux. Mais Cordélia le retient *.

Non, sire, ce n'est pas à vous de vous agenouiller.

Grâce, ne vous moquez pas de moi... Je suis un pau- vre vieux radoteur de quatre-vingts ans... A parler franche- ment, je crains de n'être pas dans ma parfaite raison... Il me semble que je dois vous connaître et connaître cet homme... Pourtant je suis dansle doute, car j'ignore abso- lument quel est ce lieu. Je ne sais même pas oùj'ai logé la nuit dernière... Ne riez pas de moi ; car, aussi vrai que je suis homme, je crois que cette dame est mon enfant Cordélia!

Plus de doute ! Lear revient à lui; il recouvre peu à peu toutes les facultés qui font l'essence de l'âme, la perception, le raisonnement, la mémoire, la conscience; il reprend

1 Ce jeu de scène si pathétique se retrouve dans Coriolan à un mo- ment également solennel. Là, la mère veut s'agenouiller devant son fils, comme ici le père devant sa fille. La même émotion se traduit dans les denx drames par le même geste.

70 LA FAMILLE.

possession de son moi perdu, et déjà la démence ne laisse plus dans son esprit que le vague ébranlement d'un loin- tain cauchemar. Réveil ineffable ! la lumière et Cordélia rayonnent au chevet du convalescent. Voilà bien le jour et voilà bien sa fille ! C'est bien sa fille qu'il embrasse ! C'est bien sa fille qu'il bénit ! Ce sont bien les larmes de sa fille qui mouillent sa barbe blanche ! Cordélia pleure, mais c'est de joie. Quelle joie pour elle, en effet, d'avoir retrouvé son vieux père! Quelle ivresse! quel ravissement! Dans son extase, Cordélia a déjà formé tout un plan de bonheur : elle se voit assise aux pieds de son père, sur les marches du trône reconquis ; elle voit le roi Lear de nouveau maître de ses États, régnant, gouvernant, vénéré et obéi par un peuple à genoux; elle voit son amour triomphant. Elle a foi dans la providence des dieux propices : aujourd'hui ils ont rendu la raison au roi, demain ils lui rendront bien la couronne. Demain, grâce à leur tout-puissant appui, les mercenaires du mal seront mis en déroute par les soldats du bien. De- main la chevaleresque armée française battra les bandes infâmes que payent Goneril et Régane, les filles parricides. Il est impossible que le ciel prenne contre la vertu le parti du crime.

Ainsi raisonne Cordélia, mais sa candeur la trompe. Sur cette terre d'iniquités, le succès n'est pas aux bonnes cau- ses. Quand le sort se prononce, c'est toujours contre la jus- tice. Au jour de la lutte décisive, les paladins de la piété filiale doivent être écrasés par les hordes de l'impiété. L'élite qui seconde Cordélia était vaincue d'avance : elle arrive sur le champ de bataille, mais pour le couvrir de cadavres... Entendez-vous ces bouches de bronze? Elles annoncent l'approche du parricide Edmond qui passe triomphalement sur la scène sanglante. Derrière lui, entre deux haies de bandits, Lear et sa fille marchent enchaînés. Cordélia a déjà la voix presque divine du martyre :

INTRODUCTION. 71

Vois-tu, dit-elle au vieillard, nous ne sommes pas les premiers qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur. C'est pour toi, roi opprimé, que je m'afflige : seule j'affronterais aisément les affronts du destin. Est-ce que nous ne verrons pas ces filles et ces sœurs?

Non, non, non, non! Viens, allons en prison : tous deux ensemble nous chanterons comme des oiseaux en cage. Quand tu me demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux et je te demanderai pardon. Ainsi nous passerons la vie à prier et à chanter, et à conter de vieux contes, et à rire aux papillons dorés !...

Un homme à mine sinistre accompagne jusqu'à leurprison le vieux roi et sa fille. Que vont devenir les captifs ? Les chefs de l'armée victorieuse ne sont pas d'accord : Edmond veut se défaire d'eux, mais le duc d'Àlbany veut les sauver. Qui l'emportera des deux capitaines? Les événements que le poète accumule sous nos yeux prolongent notre anxiété. Leduc, prévenu par un avertissement mystérieux, fait arrêter Edmond qui, complice delà duchesse, sa femme, méditait de l'assassiner. Goneril, ainsi démasquée, se poignarde après avoir empoisonné Régane, sa rivale. Edmond, amant inces- tueux des deux sœurs, est provoqué en duel et frappé à mort par son frère Edgar. Mais, avant d'expirer, le bâtard repentant révèle qu'il a donné l'ordre d'égorger les captifs. Sur-le-champ un contre-ordre est envoyé. Àrrivcra-t-il à temps?

Hélas ! Reconnaissez-vous cette voix désespérée qui re- tentit au fond du théâtre? C'est bien celle du roi Lear. Le vieillard accourt portant dans ses bras Cordélia étranglée.

Hurlez! hurlez! hurlez!... Oh! vous êtes des hom- mes de pierre. Si j'avais vos langues et vos yeux, je m'en servirais à faire craquer la voûte du ciel... Elle est partie pour toujours. Je sais quand on est mort et quand on est vivant.... Elle est morte comme la terre... Non, non, plus

72 LA FAMILLE.

de vie. Pourquoi un chien, un cheval, un rat ont-ils la vie, quand tu n'as plus même le souffle ! Tu ne reviendras plus. Jamais ! jamais ! jamais ! jamais ! jamais ! ... Je vous en prie, défaites- moi ce bouton . Merci , monsieur. . . Voyez-vous ceci ? Regardez- la, regardez! ses lèvres! regardez-la! regardez-la! Et le père meurt en étreignant le cadavre de sa fille.

Chose étrange, que cette conclusion fatale, nécessaire, su- blime, par laquelle le poëte a achevé son œuvre, ait soulevé contre lui tant de récriminations ! MistressLenox a accusé Sha- kespeare d'avoir altéré à tort la vérité historique. Jonhsonl'a blâmé formellement d'avoir « fait périr la vertu dans une j uste cause, contrairement aux idées naturelles de justice, à l'espé- rance du lecteur, et, ce qui est encore plus singulier, à la foi des chroniques. » Garrick, Garrick lui-même, a consacré ces reproches en substituant, sur son théâtre, au dénoûment tragique un dénoûment de comédie , improvisé par un certain Nahum Tate, lequel accordait au roi Lear et à Cor- délia la victoire définitive '. Et le public égaré applaudissait encore, il y a peu d'années, à cette mutilation sacrilège. Heureusement, à l'honneur de l'esprit humain , des voix éloquentes se sont fait entendre pour venger le chef-d'œu- vre outragé. Les protestations répétées d'Addison, de Cole- ridge, de Shelley et de Charles Lamb ont fini par éclairer la critique qui, toute honteuse, a demandé et obtenu que le drame fût enfin réintégré sur la scène dans sa splendeur première; et aujourd'hui, grâce à cette résipiscence tardive, la pensée du poëte, mieux expliquée et mieux comprise, a repris son juste empire sur les émotions de la foule.

Sachez-le bien, si Shakespeare repousse le scénario tra- ditionnel, s'il dédaigne la conclusion de la chronique, c'est qu'il cède à l'inspiration supérieure de son génie,

i Voit ce dénoûment aux notes.

INTRODUCTION. 73

c'est qu'il obéit à la nécessité même du sujet. En effet, adaptez à l'œuvre du maître la terminaison légendaire, fai- tes, comme l'a voulu Nahum Tate, que le roi Lear soit réta- bli triomphalement sur le trône, et non- seulement le drame perdra la moitié de sa beauté, ainsi que l'a dit Addison, mais il perdra sa signification même. En voyant ce vieux monarque proscrit remis par une armée étrangère en pos- session de ses États, nous autres, spectateurs du dix-neu- vième siècle, nous songerons à quelque Louis le Désiré ren- trant dans sa capitale derrière les fourgons de ses alliés. Cette pièce, terminée par la chute de l'usurpation et le triomphe de la légitimité, nous apparaîtra comme l'apothéose du pré- tendu droit divin des princes. —Comment ne pas reconnaître que cette conclusion est directement opposée à l'idée même de l'auteur ? Quoi ! Shakespeare aurait, dès l'origine, fait descendre le roi Lear du trône, il lui aurait retiré, par un acte d'abdication, le monstrueux pouvoir dont il était la pre- mière victime, il l'aurait arraché à la corruption des cours, il l'aurait soustrait à l'action funeste de l'omnipotence, il l'aurait corrigé par l'épreuve, réformé par l'adversité, réha- bilité par le malheur, et tout cela pour arriver en définitive à le rétablir clans le milieu fatal d'où il l'avait tiré d'abord. Cette âme qu'il avait débarrassée peu à peu de tous les vices inoculés par la toute -puissance, il la prostituerait, une fois épurée, à la toute-puissance. Il rendrait à la monar- chie ce cœur reconquis sur la monarchie. Contradiction absurde, impossible, que le maître n'a pu sanctionner! Il est une majesté plus haute que la royauté, c'est la pater- nité. Après avoir recouvré le titre de père, Lear ne saurait sans déchéance reprendre le titre de roi. Pour faire une fin digne de lui, il ne doit pas expirer misérablement en agitant un sceptre, il doit mourir d'amour en embrassant son enfant.

A en croire les critiques à courte vue, la justice poétique

74 LA FAMILLE.

exigeait ici un dénoûment heureux. Mais que faut-il enten- dre par dénoûment heureux ? Le poëte ne comprend pas le bonheur comme ces critiques. A ses yeux, la félicité ne consiste pas dans la longévité. Qu'est-ce que l'existence pour l'auteur ô'Hamletl « C'est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine. » Les plus vives jouissances qu'on y trouve lui semblent « pesantes, fades, plates et stériles. » La terre lui fait l'effet d'un promontoire désolé ; le ciel, malgré les flammes d'or qui constellent son dais splendide, ne lui apparaît que comme un noir amas de vapeurs pesti- lentielles. Le monde, tel que le voit Shakespeare, n'est qu'une région sinistre souffle le perpétuel ouragan des instincts et des éléments. C'est un sombre Golgotha que couvre un firmament implacable et l'humanité crucifiée subit toutes les passions. Aussi, bien loin de plaindre ceux qui quittent avant l'heure un pareil monde, Shakespeare leur porte envie. Les privilégiés pour lui ne sont pas ceux qui restent, ce sont ceux qui s'en vont. Heureux ceux qui ont fini leur temps! Pourquoi donc prolonger ici-bas l'ago- nie du roi Lear ? Le vieillard n'a-t-il pas assez souffert ? N'a- t-il pas été assez éprouvé, assez navré, assez torturé? « Ah! » s'écrie le poëte, laissez-le partir 1 C'est le haïr que vouloir i> sur la roue de cette rude vie l'étendre plus longtemps. »

0, let him pass ! he hâtes him That would upon the rack of this tough world Stretch him out longer.

Oui, par pitié, laissez mourir ce pauvre père. La mort pour lui n'est pas un châtiment, c'est la délivrance. Que ferait-il sur cette terre sa fille n'a pu vivre? Cordélia est là-haut : il va la rejoindre.

Hauteville House, 14 juillet 1861.

GORIOLAN

PERSONNAGES '

CA1US MARC1US CORIOLAN, patricien romain. TITUS LARTIUS

généraux dans la guerre contre les Yolsques. COMINIUS, \

MÉNÉNIU3 AGRIPPA, ami de Coriolan.

SICINIUS VELUTUS,

tribuns du peuple. JlINIUS BRUTUS,

LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.

UN HÉRAUT ROMAIN.

TDLLUS AUFIDIUS, général des Volsques.

UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS.

VOLUMNIE, mère de Coriolan. VIRGIL1E, femme de Coriolan. VALÉRIE, amie de Virgilie. UNE SUIVANTE DE VIRGILIE.

SÉNATEURS ROMAINS ET VOLSQUES, PATRICIENS, ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS, CITOYENS, CONJURÉS, MESSAGERS, SERVITEURS.

La scène est tantôt à Rome, tantôt à Corioles et à Antium.

SCENE I.

[Rome, Une rue,]

Entre une foule de citoyens mutinés, armés de bâtons, de massues et d'autres armes.

PREMIER CITOYEN.

Avant que nous allions plus loin, écoutez-moi,

PLUSIEURS CITOYENS, à la fois.

Parlez, parlez.

PREMIER CITOYEN.

Vous êtes tous résolus à mourir plutôt qu'à subir la fa- mine?

TOUS.

Résolus, résolus.

PREMIER CITOYEN.

Et d'abord vous savez que Caïus Marcius est le principal ennemi du peuple.

TOUS.

Nous le savons, nous le savons.

PREMIER CITOYEN.

Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous vou- drons. Est-ce notre verdict ?

78 CORIOLAN.

TOUS.

Assez de paroles ! A l'œuvre. En avant, en avant !

DEUXIÈME CITOYEN.

Un mot, dignes citoyens.

PREMIER CITOYEN.

On nous appelle pauvres citoyens ; il n'y a de dignité que pour les patriciens. Le superflu de nos gouvernants suffirait à nous soulager. Si seulement ils nous cédaient des restes sains encore, nous pourrions nous figurer qu'ils nous secourent par humanité ; mais ils nous trouvent déjà trop coûteux. La maigreur qui nous afflige, effet de notre misère, est comme un inventaire détaillé de leur opulence ; notre détresse est profit pour eux. Vengeons-nous à coups de pique, avant de devenir des squelettes. Car, les dieux le savent , ce qui me fait parler, c'est la faim du pain et non la soif de la vengeance.

DEUXIÈME CITOYEN.

Prétendez-vous agir spécialement contre Caïus Marcius ?

PLUSIEURS CITOYENS.

Contre lui d'abord : il est le limier du peuple.

DEUXIÈME CITOYEN.

Mais considérez-vous les services qu'il a rendus à son pays?

PREMIER CITOYEN.

Certainement, et c'est avec plaisir qu'on lui en tiendrait compte, s'il ne se payait pas lui-même en orgueil.

DEUXIÈME CITOYEN.

Allons, parlez sans malveillance.

PREMIER CITOYEN.

Je vous dis que ce qu'il a fait d'illustre, il l'a fait dans ce but : les gens de conscience timorée ont beau dire volon- tiers qu'il a tout fait pour son pays ; il a tout fait pour plaire à sa mère et pour servir son orgueil qui, certes, est à la hauteur de son mérite !

SCÈNE I. 79

DEUXIÈME CITOYEN. Vous lui faites un crime d'une irrémédiable disposition de nature. Du moins vous ne pouvez pas dire qu'il est cupide.

PREMIER CITOYEN.

Si je ne le puis, je ne suis pas pour cela à court d'accu- sations. Il a plus de vices qu'il n'en faut pour lasser les ré- criminations.

Cris au loin.

Quels sont ces cris? L'autre côté de la ville est en mou- vement. Pourquoi restons-nous iciàbavarder? Au Capitole !

TOUS.

Allons, allons !

PREMIER CITOYEN.

Doucement 1 . . . Qui vient ?

Entre Ménénius Agrippa.

DEUXIÈME CITOYEN. Le digne Ménénius Agrippa ! En voilà un qui a toujours aimé le peuple.

PREMIER CITOYEN.

Il est assez honnête. Si tous les autres étaient comme lui!

MÉNÉNIUS.

Que voulez-vous donc faire, mes concitoyens? allez- vous avec des bâtons et des massues? Qu'y a-t-il? Parlez, je vous prie.

DEUXIÈME CITOYEN.

Notre projet n'est pas ignoré des sénateurs : depuis quinze jours ils ont eu vent de nos intentions, nous allons les leur signifier par des actes. Us disent que les pauvres solliciteurs ont la voix forte ; ils sauront que nous avons aussi le bras fort.

m C0R10LAN.

MÉNÉNIUS.

Quoi ! mes maîtres, mes bons amis, mes honnêtes voisins, vous voulez donc votre ruine !

DEUXIÈME CITOYEN.

C'est impossible, monsieur : nous sommes déjà ruinés.

MÉNÉNIUS.

Amis, croyez-moi, les patriciens ont pour vous la plus charitable sollicitude. Pour vos besoins, pour vos souffrances au milieu de cette disette, autant vaudrait frap- per — le ciel de vos bâtons que les lever contre le gouverne- ment romain : il poursuivra sa course en broyant dix mille freins plus solides que celui que vous pourrez jamais vraisemblablement lui opposer. Quant à la disette, ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui la font ; et près d'eux vos genoux vous serviront mieux que vos bras. Hélas ! vous êtes entraînés par la calamité à une calamité plus grande. Vous calomniez les nautonniers de l'État : ils veillent sur vous en pères, et vous les maudissez comme des ennemis !

DEUXIÈME CITOYEN.

Eux, veiller sur nous!... Oui, vraiment!... Ils n'ont jamais veillé sur nous. Us nous laissent mourir de faim, quand leurs magasins regorgent de grain (2), font des édits en faveur de l'usure pour soutenir les usuriers (3), rappel- lent chaque jour quelque acte salutaire établi contre les riches, et promulguent des statuts chaque jour plus vexatoi- res pour enchaîner et opprimer le pauvre ! Si les guerres ne nous dévorent, ce seront eux ; et voilà tout l'amour qu'ils nous portent !

MÉNÉNIUS.

De deux choses l'une : ne vous défendez pas d'une étrange malveillance , ou laissez-vous accuser de folie. Je vais vous conter une jolie fable; il se peut

SCÈNE 1. 81

que vous l'ayez déjà entendue. - Mais, comme elle sert à mes fins, je me risquerai à la débiter encore.

DEUXIÈME CITOYEN.

Soit ! je l'entendrai, monsieur; mais ne croyez pas leur- rer notre misère avec une fable. N'importe ! si ça vous plaît, narrez toujours.

MÉNÉNIUS.

Un jour , tous les membres du corps humain se mutinèrent contre le ventre, l'accusant et se plaignant de ce que lui seul il demeurait au milieu du corps, pares- seux et inactif, absorbant comme un gouffre la nourri- ture, sans jamais porter sa part du labeur commun, tous les autres organes - s'occupaient de voir , d'en- tendre, de penser, de diriger, de marcher, de sentir et de subvenir par leur mutuel concours, aux appétits et aux désirs communs du corps entier. Le ventre ré- pondit. . .

DEUXIÈME CITOYEN.

Voyons, monsieur, quelle réponse fit le ventre?

MÉNÉNIUS.

Je vais vous dire, monsieur. Avec une espèce de sou- rire — qui ne venait pas de la rate, mais de certaine région (car, après tout, je puis aussi bien faire sourire le ventre que le faire parler), il répondit dédaigneusement - aux membres mécontents , à ces mutins qui se récriaient contre ses accaparements, exactement comme vous ré- criminez contre nos sénateurs parce qu'ils •— ne sont pas traités comme vous...

DEUXIÈME CITOYEN.

Voyons la réponse du ventre... Quoi! si la tête por- tant couronne royale, l'œil vigilant, le cœur, notre con- seiller, le bras, notre soldat, le pied, notre coursier, no- tre trompette, la langue, et tant d'autres menus auxi- liaires qui défendent - notre constitution, si tous...

82 C0R10LAN.

MÉNÉNIUS.

Eh bien, après? - Ce gaillard-là veut-il pas me couper la parole! Eh bien, après? eh bien, après? DEUXIÈME CITOYEN.

Si tous étaient molestés par le ventre vorace qui est la sentinedu corps...

MÉNÉNIUS.

Eh bien, après?

DEUXIÈME CITOYEN.

Si tous ces organes se plaignaient, que pouvait ré- pondre le ventre?

MÉNÉNIUS.

Je vais vous le dire. Si vous voulez m'aecorder un peu de ce que vous n'avez guère, un moment de patience, vous allez entendre la réponse du ventre.

DEUXIÈME CITOYEN.

Vous mettez le temps à la dire !

MÉNÉNIUS.

Notez-bien ceci, l'ami! Votre ventre, toujours fort grave, gardant son. calme , sans s'emporter comme ses accusateurs, répondit ainsi : Il est bien vrai, mes chers conjoints, que je reçois le premier toute la nourriture qui vous fait vivre ; et c'est chose juste, puisque je suis le' grenier et le magasin du corps entier. Mais, si vous vous souvenez, —je renvoie tout par les rivières du sang, jus- qu'au palais du cœur, jusqu'au trône de la raison; et, grâce aux, conduits sinueux du corps humain, les nerfs les plus forts et les moindres veines reçoivent de moi ce sim- ple nécessaire qui les fait vivre. Et, bien que tous à la fois, mes bons amis... C'est le ventre qui parle, remarquez bien.

DEUXIÈME CITOYEN.

Oui, monsieur. Parfaitement, parfaitement!

SCÈNE I. 83

MÉNÉN1US.

Bien que tous à la fois vous ne puissiez voir ce que je fournis à chacun de vous, je puis vous prouver, par un compte rigoureux, que je vous transmets toute la farine et ne garde pour moi que le son. Qu'en dites-vous ? DEUXIÈME CITOYEN.

C'était une réponse. Quelle application en faites-vous?

MÉNÉN1US.

Le sénat de Rome est cet excellent ventre, et vous êtes les membres révoltés. Car, sesconseils et ses mesures étant bien examinés, les affaires étant dûment digérées dans l'intérêt de la chose publique, vous reconnaîtrez que les bienfaits généraux que vous recueillez procèdent ou viennent de lui, et nullement de vous-mêmes... Qu'en pensez-vous, vous le gros orteil de cette assemblée?

DEUXIÈME CITOYEN.

Moi, le gros orteil ! Pourquoi le gros orteil?

MÉNÉNIUS.

Parce qu'étant l'un des plus infimes, des plus bas, des plus pauvres de cette édifiante rébellion, tu marches le premier. —Mâtin de la plus triste race, tu cours en avant de la meute dans l'espoir de quelques reliefs. - Allons, préparez vos massues et vos bâtons les plus raides. Rome est sur le point de se battre avec ses rats. Il faut qu'un des deux partis succombe... Salut, noble Marcius!

Entre Caïus Marcius*

MARCIUS.

Merci.

Aux citoyens. De quoi s'agit-il, factieux vils qui, à force de gratter la triste vanité qui vous démange, avez fait de vous des galeux ?

84 G0R10LAN.

DEUXIÈME CITOYEN.

Nous n'avons jamais de vous que de bonnes paroles. marcius.

- Celui qui t'accorderait un bonne parole serait un flatteur au-dessous du dégoût... Que vous faut-il, aboyeurs, à qui ne convient ni la paix ni la guerre? L'une vous épouvante, l'autre vous rend insolents. Celui qui compte sur vous - trouve, le moment venu, au lieu de lions, des lièvres, au lieu de renards, des oies. Non, vous n'êtes pas plus sûrs qu'un tison ardent sur la glace, qu'un grêlon au soleil. Votre vertu consiste à exalter celui que ses fautes ont abattu, et à maudire la justice qui l'a frappé. Qui mérite la gloire mérite votre haine, et vos affections sont les appétits d'un malade qui désire surtout ce qui peut augmenter son mal. S'appuyer

sur votre faveur, c'est nager avec des nageoires de plomb

et vouloir abattre un chêne avec un roseau. Se fier à vous ! Plutôt vous pendre ! A chaque minute vous chan- gez d'idée : vous trouvez noble celui que vous haïssiez tout à l'heure, infâme celui que vous couronniez. Qu'y a-t-il ? -- Pourquoi, dans les divers quartiers de la cité, criez-vous ainsi contre ce noble sénat qui , sous l'égide des dieux, vous tient en respect et empêche que vous ne vous dévoriez les uns les autres?

À Ménénius.

Que réclament-ils ?

MÉNÉNIUS. Du blé au prix qui leur plaît : ils disent - que la ville en regorge.

MARCIUS.

Les pendards! ils parlent! - Assis au coin du feu, ils prétendent juger ce qui se fait au Capitole , qui a chance d'élévation, qui prospère et qui décline, épou- sent telle faction , forment des alliances conjecturales,

SCENE I. 85

fortifient leur parti, et ravalent celui qu'ils n'aiment pas au-dessous de leurs savates ! Ils disent que le blé ne manque pas ! Ah ! si la noblesse mettait de côté ses scrupules, et me laissait tirer l'épée, je ferais - de ces milliers de manants une hécatombe de cadavres aussi haute que ma lance !

MÉNÉN1US.

Ma foi, je crois ceux-ci presque complètement persuadés ; car, si ample que soit leur manque de sagesse, ils sont d'une couardise démesurée. Mais, je vous prie, que dit l'autre attroupement ?

MARCIUS.

Il s'est dispersé. Ah ! les pendards ! Ils disaient qu'ils étaient affamés, soupiraient des maximes, que... la faim brise les murs de pierre , qu'il faut que les chiens mangent, que... la nourriture est faite pour toutes les bouches ; que... les dieux n'ont pas envoyé le blé pour les riches seulement... C'est en centons de cette sorte - qu'ils ont éventé leurs plaintes ; on leur a répondu en leur accordant leur requête, étrange requête, capable de frap- per au cœur la noblesse, et de faire pâlir le pouvoir le plus hardi! Alors ils ont jeté leurs bonnets en l'air comme pour les accrocher aux cornes de la lune, et ont exhalé leur animosité en acclamations.

MÉNÉN1US.

Que leur a-t-on accordé?

MARCIUS.

Cinq tribuns de leur choix pour défendre leur vul- gaire politique : ils ont élu Junius Brutus, Sicinius Velutus, et je ne sais qui. Sangdieu! la canaille aurait démantelé la ville, avant d'obtenir cela de moi. Cette concession entamera peu à peu le pouvoir et fournira un thème de plus en plus fort ~ aux arguments de l'in- surrection,

i\. (i

86 GORIOLÂN.

MÉNÉNIUS. C'est étrange.

MARCIUS, à la foule.

Allons, retournez chez vous, racaille.

Entre un MESSAGER. LE MESSAGER.

est Caïus Marcius ?

MÂRCIUS. Ici. De quoi s'agit-il?

LE MESSAGER.

La nouvelle, monsieur, c'est que les Volsques ont pris les armes.

MARCIUS.

J'en suis bien aise : nous allons avoir le moyen de dégorger un superflu fétide... Voici l'élite de nos anciens.

Entrent Cominius, Titus Lartius, vieillard en cheveux blancs, et d'au- tres sénateurs; puis Junius Brutus et Sicmius Velutus.

PREMIER SÉNATEUR.

Marcius, vous nous avez dit vrai : les Volsques ont pris les armes.

MARCIUS.

Ils ont un chef, - Tullus Aufidius, qui vous donnera de la besogne. J'ai la faiblesse d'être jaloux de sa vail- lance : - et si je n'étais moi, - c'est lui que je voudrais être.

COMINIUS.

Vous vous êtes déjà mesurés.

MARCIUS.

Quand la moitié du monde serait aux prises avec l'au- tre, et quand il serait de mon parti, je passerais à l'en- nemi, rien que pour faire la guerre contre lui : c'est un lion que je suis fier de relancer*

SCENE I. 87

PREMIER SÉNATEUR.

Eh bien, digne Marcius, accompagnez Cominius dans cette guerre.

COMINIUS, à Marcius.

C'est une promesse déjà faite.

MARCIUS.

Oui, monsieur , et je la tiendrai... Titus Lartius, tu vas me voir encore une fois attaquer Tuilus en face. Quoi, serais-tu perclus ! Te récuserais-tu?

TITUS.

Non, Caïus Marcius, je m'appuierai sur une béquille et je combattrai avec l'autre plutôt que de renoncer à cette lutte.

MÉNÉNIUS.

0 vrai preux!

PREMIER SÉNATEUR.

Accompagnez-nous jusqu'au Capitole je sais que nos meilleurs amis nous attendent.

TITUS ? au premier sénateur.

Ouvrez la marche ; suivez, Cominius, et nous autres nous viendrons après... A vous le pas.

COMINIUS.

Noble Lartius !

PREMIER SÉNATEUR, à la foule.

•- En route ! A vos logis î partez.

MARCIUS.

Non, qu'ils nous suivent. Les Volsques ont beaucoup de blé; emmenons ces rats pour ronger leurs provi- sions... Respectables mutins, —votre valeur donne de beaux fruits. De grâce, suivez-nous.

Sortent les sénateurs, Cominius, Titus Lartius, Marcius et MénéniuSé Les citoyens se dispersent.

88 CORIOLAK.

SICINIUS.

Vit-on jamais un homme aussi arrogant que ce Mar- cius?

BRUTUS.

Il n'a pas d'égal.

SICINIUS.

Quand nous avons été élus tribuns du peuple...

BRUTUS.

Àvez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux ?

SICINIUS.

Non, mais ses sarcasmes.

BRUTUS.

Une fois emporté , il n'hésiterait pas à narguer les dieux !

SICINIUS.

A bafouer la chaste lune î

BRUTUS.

La guerre le dévore ! il devient— trop fier de sa vail- lance.

SICINIUS.

Sa nature, chatouillée par le succès, dédaigne jus- qu'à l'ombre qu'il foule en plein midi. Mais je m'étonne que son insolence daigne se laisser commander par Cominius.

BRUTUS.

La renommée à laquelle il vise et dont il est déjà paré ne saurait s'acquérir et se conserver plus aisément qu'au second rang. Car le moindre revers passera pour être la faute du général, celui-ci eût-il accompli tout ce qui est possible à un homme, et la censure étourdie s'é- criera alors : Oh ! si Marcius avait conduit l'affaire !

SICINIUS.

Et puis, si les choses vont bien, - l'opinion, qui est si

SCÈNE II. 89

entichée de Marcius, en ravira tout le mérite à Comi- nius.

BRTJTUS.

Bref, la moitié de la gloire de Cominius sera pour Marcius, Marcius n'en fût-il pas digne, et toutes ses fautes seront à la gloire de Marcius, ne l'eût-il en rien mérité.

SICINIUS.

Allons savoir comment l'expédition s'effectue, et quelles forces, —outre son énergie personnelle, l'assisteront dans cette campagne.

BRUTUS.

Allons !

Ils sortent.

SCENE II.

[Corioles. Le sénat.]

Entrent Tullus Aufiditjs et les sénateurs. PREMIER SÉNATEUR.

Ainsi, Aufidius, votre opinion est que ceux de Rome ont pénétré nos conseils, et connaissent nos menées.

AUFIDIUS.

N'est-ce pas votre avis? Quel projeta jamais été médité dans cet Etat et mis matériellement à exécution avant que Rome en eût été prévenue? Il y a quatre jours à peine que j'ai eu des nouvelles de ; voici les paroles même : je crois que j'ai la lettre ici ; oui, la voici î

Il lit.

« Ils ont levé des forces, mais on ne sait si c'est pour l'est ou pour l'ouest. La disette est grande, le peuple révolté. Le bruit court que Cominius, Marcius, votre vieil ennemi, pins haï de Rome

90 C0RI0LAN..

que de vous, et Titus Lartius, un Romain très-vaillant, doivent tous trois diriger cette expédition vers son but, très-probablement contre vous. Prenez-y garde. »

PREMIER SÉNATEUR.

Notre armée est en campagne : nous n'avons jamais douté que Rome ne fût prête à nous tenir tête.

AUFIDIUS.

Et vous avez cru sage de tenir cachés vos grands des- seins jusqu'au moment - ils devront se révéler d'eux- mêmes ; mais il semble qu'avant d'éclore ils aient été connus de Rome. Leur découverte - va circonscrire no- tre plan qui était de surprendre plusieurs villes, avant même que Rome sût que nous étions sur pied.

DEUXIÈME SÉNATEUR.

Noble Aufidius, prenez votre commission, courez à vos troupes , et laissez-nous seuls garder Corioles. S'ils viennent camper sous nos murs, amenez votre armée pour les chasser; mais vous reconnaîtrez, je crois, - que leurs préparatifs n'étaient pas contre nous.

AUFIDIUS.

Oh ! n'en doutez pas ; je parle sur des certitudes. Il y a plus : quelques détachements de leurs forces sont déjà en marche, et tout droit sur Corioles. Je laisse Vos Sei- gneuries. — Si nous venons à nous rencontrer, Caïus Mar- cius et moi, nous nous sommes juré de ne cesser le combat que quand l'un des deux ne pourrait plus agir.

TOUS LES SÉNATEURS.

Que les dieux vous assistent !

AUFIDIUS.

Et gardent vos Seigneuries !

PREMIER SÉNATEUR.

Adieu.

DEUXIÈME SÉNATEUR.

Adieu.

9!

TOUS.

Adieu.

SCENE III.

TOUS.

Ils sortent.

SCÈNE III.

[Rome. Dans la maison de Volumnie.]

Entrent Volumnie et Virgilie ; elles s'asseoient sur deux petits tabou- rets et cousent (4).

VOLUMNIE. Je vous en prie, ma fille, chantez, ou exprimez-vous avec moins de découragement. Simon fils était mon mari, je trou- verais une jouissance plus vive dans cette absence il gagne de l'honneur que dans les embrassements du lit nuptial il me prouverait le plus d'amour. Alors que ce fils unique de mes entrailles était tout délicat, et que son adolescence, à force de grâce, attirait sur lui tous les regards; quand, suppliée tout un jour par un roi, une autre mère n'aurait pas consenti à céder pour une heure la joie de le voir; je pensai, moi, qu'une telle beauté voulait être achevée par l'honneur et ne vau- drait guère mieux qu'un portrait pendu au mur si la gloire ne l'animait pas, et je me plus à lui faire chercher le danger il pouvait trouver le renom. Je l'envoyai à une guerre cruelle , dont il revint le front couronné de chêne (5). Je te le déclare, ma fille, au moment j'appris que j'avais mis au monde un enfant mâle, je n'étais pas plus frémissante de joie qu'au jour où, pour la première fois, je vis que cet enfant s'était montré un homme.

VIRGILIE.

Mais s'il était mort dans cette affaire, madame ?

VOLUMNIE.

Alors son bon renom aurait été mon fils et j'y aurais

92 CORIOLAN.

trouvé une de postérité. Je parle sincèrement : si j'avais douze fils, tous égaux dans mon amour, tous aussi chers à mon cœur que notre bon Marcius, j'aimerais mieux en voir onze mourir noblement pour leur patrie qu'un seul se gorger d'une voluptueuse inaction.

Entre une suivante. LA SUIVANTE.

Madame Valérie vient vous rendre visite, madame.

VIRGILIE , à Volumnie.

Je vous en conjure, permettez-moi de me retirer.

VOLUMNIE.

Non, vraiment.... Je crois entendre d'ici le tam- bour de votre mari ; je le vois traîner Àufîdius par les cheveux, les Volsques fuyant devant lui, comme des en- fants devant un ours; je crois le voir frapper du pied, en s'écriant : Suivez-moi, lâches , vous avez été engendrés dans la peur, bien que nés à Rome. Alors, essuyant son front sanglant avec son gantelet de maille, il s'avance, - pareil au moissonneur qui doit tout faucher ou perdre son salaire.

VIRGILIE.

Son front sanglant ! 0 Jupiter! pas de sang !

VOLUMNIE.

Taisez-vous, folle ! Le sang sied mieux à un homme

que l'or au trophée. Le sein d'Hécube aljaitant Hec- tor n'était pas plus aimable que le front d'Hector crachant le sang sous le coup des épées grecques... Dites à Valérif

que nous sommes prêtes à lui faire accueil.

La suivante sort. VIRGILIE.

Que les cieux protègent mon seigneur contre le farou- che Aufîdius !

SCENE III, 93

YOLUMNIE.

Il écrasera sous son genou la tête d'Aufidius , - et lui passera sur le cou.

Entre Valérie, introduite par la suivante et suivie de son huissier.

VALÉRIE.

Mesdames, bonjour à toutes deux !

VOLUMNIE.

Chère madame !

VIRGILIE.

Je suis bien aise de voir Votre Grâce !

VALÉRIE.

Comment allez-vous toutes deux ? Vous êtes des ména- gères émérites. Que cousez-vous là? Joli ouvrage, en vé- rité... Comment va votre petit garçon?

VIRGILIE.

Je vous remercie ; fort bien, bonne madame.

VOLUMNIE.

Il aime mieux regarder des épées et entendre un tambour que voir son maître d'école.

VIRGILIE.

Sur ma parole, il est tout à fait le fils de son père : c'est un bien joli enfant, je vous jure. Croiriez-vous que, mercredi der- nier, je suis restée toute une demi-heure à le regarder? Il a un air si résolu ! Je le voyais courir après un papillon doré; il l'a pris, l'a lâché, a recouru après, l'a repris, puis l'a relâ- ché et rattrapé encore ; alors, exaspéré, soit par une chute qu'il avait faite, soit par toute autre raison, il l'a déchiré à belles dents : oh ! je vous garantis qu'il l'a déchiqueté !

VOLUMNIE.

Une boutade comme en a son père !

VALÉRIE.

Vraiment, là, c'est un noble enfant.

94 CORÏOLAN.

VIRGILIE.

Un écervelé, madame.

VALÉRIE, à Virgilie.

Allons, laissez de côté votre couture ; je veux que vous flâniez avec moi cette après-midi.

VIRGILIE.

Non, bonne madame, je ne sortirai pas.

VALÉRIE. Vous ne sortirez pas ?

VOLUMNIE, Si fait, si fait.

VIRGILIE. Non, vraiment, excusez-moi ; je ne franchirai pas notre seuil que mon seigneur ne soit revenu de la guerre.

VALÉRIE.

Fi ! vous vous emprisonnez très-déraisonnablement. Allons, venez visiter cette bonne dame qui fait ses cou- ches.

VIRGILIE.

Je lui souhaite un prompt rétablissement, et je la visiterai de mes prières; mais je ne puis aller chez elle.

VOLUMNIE.

Et pourquoi, je vous prie?

VIRGILIE.

Ce n'est pas par crainte d'une fatigue ni par manque d'a- mitié.

VALÉRIE.

Vous voulez être une autre Pénélope ; pourtant, on dit que toute la laine qu'elle fila en l'absence d'Ulysse ne servit qu'à remplir Ithaque de mites. Venez donc. Je voudrais que votre batiste fût aussi sensible que votre doigt ; par pitié, vous cesseriez de la piquer. Allons, vous viendrez avec nous.

SCÈNE III. 95

VIRGILIE.

Non, chère madame, pardonnez-moi; décidément je ne sortirai pas.

VALÉRIE.

Là, vraiment, venez avec moi; et je vous donnerai d'ex- cellentes nouvelles de votre mari.

VIRGILIE.

Oh ! bonne madame, il ne peut y en avoir encore.

VALÉRIE.

Si fait. Je ne plaisante pas avec vous; on a eu de ses nou- velles hier soir.

VIRGILIE.

Vraiment, madame?

VALÉRIE.

Rien de plus vrai; je les ai ouï dire à un sénateur. Voici : Les Volsques ont en campagne une armée contre laquelle le général en chef Cominius s'est porté avec une partie de nos troupes romaines. Votre mari et Titus Lartius ont mis le siège devant la cité de Corioles ; ils ne doutent nullement de vaincre et d'achever promptement la guerre. Voilà la vérité, sur mon honneur ; ainsi, je vous prie, venez, avec nous.

VIRGILIE.

Excusez- moi, bonne madame ; je vous obéirai en tout plus tard.

VOLUMME.

Laissez-la, madame ; dans l'état elle est, elle ne ferait que troubler notre franche gaieté.

VALÉRIE.

Ma foi, je le crois... Adieu donc... Allons, bonne et chère dame... Je t'en prie, Virgilie, mets ta solennité à la porte et sors avec nous.

96 CORIOLAN.

VIRGIL1E. Non. Une fois pour toutes, madame, je ne le peux pas. Je vous souhaite bien du plaisir.

VALÉRIE.

Soit I Adieu donc.

Elles sortent par différents côtés.

SCÈNE IV.

[Sous les remparts de Corioles (6).]

Entrent, tambours battants, enseignes déployées, Màrcius et Titus Lartius, suivis d'officiers et de soldats. Un messager vient à eux.

MARCIUS.

Voilà des nouvelles qui arrivent. Je gage qu'ils se sont battus.

LARTIUS.

Mon cheval contre le vôtre, que non.

MARCIUS.

C'est dit.

LARTIUS.

Convenu.

MARCIUS, au messager.

Dis-moi, notre général a-t-il rencontré l'ennemi?

LE MESSAGER.

Ils sont en présence, mais ne se sont encore rien dit.

LARTIUS.

Ainsi, votre bon cheval est à moi.

MARCIUS.

Je vous le rachète.

LARTIUS.

—Non, je ne veux ni le vendre ni le donner, mais je veux bien vous le prêter pour cinquante ans... Qu'on fasse sommation à la ville.

SCENE IV. 97

MÀRCIUS , au messager.

A quelle distance de nous sont les deux armées ?

LE MESSAGER.

4

A un mille et demi.

MÀRCIUS.

Alors, nous entendrons leur trompette ; et eux, la nô- tre. — 0 Mars, je t'en conjure, aide-nous à en finir vite ici, que nous puissions avec nos épées fumantes marcher au secours de nos frères, dans la plaine !. . .

Aux trompettes.

Allons, soufflez votre ouragan.

On sonne un parlementaire. Paraissent, sur les remparts, des SÉNA- TEURS et des citoyens armés.

MARCIUS, continuant.

Tullus Aufidius est-il dans vos murs ?

PREMIER SÉNATEUR.

Non, et il n'est personne ici qui vous craigne plus que lui, si peu qu'il vous craigne.

Rappel au loin.

Ecoutez, nos tambours font accourir notre jeunesse. Nous briserons nos murailles plutôt que de nous y laisser parquer. Nos portes, - qui semblent fermées, n'ont pour barreaux que des roseaux : elles s'ouvriront d'elles-mêmes. Entendez-vous, au loin?

Tumulte lointain.

C'est Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre armée enfoncée.

MARCIUS.

Oh ! ils sont aux prises !

LART1US.

Que leur vacarme nous serve de leçon... Des échelles, holà !

Les Volsques font une sortie.

MARCIUS.

Ils ne nous craignent pas ! ils sortent de la ville !

98 CORIOLAN.

Allons, mettez vos boucliers en avant de vos cœurs et com- battez—avec des cœurs plus inflexibles que des boucliers... Avancez, brave Titus : leur dédain pour nous dépasse toutes nos prévisions : j'en sue de fureur... Marchons, camarades : celui qui recule, je le prends pour un Vols- que, et je lui fais sentir ma lance.

On sonne la charge. Les Romains et les Volsques sortent en combat- tant. Les Romains sont repoussés jusqu'à leurs retranchements.

Rentre Marcius.

MARCIUS. ~ Que tous les fléaux du Sud fondent sur vous, —vous, hontes de Rome ! vous, troupeaux de... —Que la peste vous plâtre d'ulcères ; en sorte que vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous renvoyiez l'infection à un mille sous le vent. Ames d'oies qui assumez figures d'hommes, comment avez-vous pu fuir devant des gueux que des singes battraient? Pluton et enfer ! Tous blessés par derrière ! Rien que des dos rougis et des faces blémies par la déroute et la peur fébrile ! Reformez-vous et reve- nez à la charge; sinon, par les feux du ciel, je laisse l'ennemi, et c'est à vous que je fais la guerre ! Prenez-y garde! En avant ! Si vous tenez bon, nous les renverrons à leurs" femmes, comme ils nous ont poursuivis jusqu'à nos retranchements !

On sonne une nouvelle charge. Les Romains reviennent contre les Volsques. Les Volsques se retirent dans Corioles, et Marcius les poursuit jusqu'aux portes de la ville.

MARCIUS, aux soldats.

Voilà les portes béantes; secondez-moi bien; la fortune les ouvre pour les poursuivants et non pour les fuyants, Remarquez-moi et imitez-moi.

Il entre dans la ville et les portes se referment sur lui. PREMIER SOLDAT.

Quelle folie! ce n'est pas moi qui en ferai autant.

SCÈNE IV. 99

DEUXIÈME SOLDAT.

Ni moi.

TROISIÈME SOLDAT.

Voyez, ils l'ont enfermé.

Tumulte. QUATRIÈME SOLDAT.

îl est dans ia marmite, je le garantis. Entre Titus Lartius.

LÀRTIUS.

Qu'est devenu Marcius ?

TOUS.

Tué, sans doute.

PREMIER SOLDAT.

En courant sur les talons des fuyards, —il est entré avec eux; soudain ils ont refermé leurs portes, et il est resté seul pour tenir tête à toute la ville.

LARTIUS.

0 noble compagnon qui, vulnérable, est plus brave que son invulnérable épée, et qui résiste, quand elle plie ! On t'aban- donne, Marcius. Une escarboucle de ta grosseur —serait un moins riche joyau que toi, Tu étais un homme de guerre

selon le vœu de Caton ; non-seulement tu étais rude et âpre aux coups de main ; mais, par ton regard terrible

- et par l'éclat foudroyant de ta voix, tu faisais frisson- ner tes ennemis, comme si le monde avait la fièvre et tremblait.

Marcius, couvert de sang, poursuivi par l'ennemi, reparaît par les portes de la ville.

PREMIER SOLDAT. Voyez, seigneur.

LARTIUS.

C'est Marcius. Courons le délivrer ou mourir avec lui. Tous pénètrent, en se battant, dans la ville.

100 C0RI0LAN.

SCÈNE V.

[Dans la ville de Corioles. Une rue.]

Entrent des Romains, chargés de dépouilles.

PREMIER ROMAIN.

J'emporterai ça à Rome.

DEUXIÈME ROMAIN.

Et moi ça.

TROISIÈME ROMAIN, jetant un outil d'étain. Foin! j'ai pris ça pour de l'argent.

Le tumulte continue au loin.

Entrent Martius et Titus Lartius, précédés d'un trompette.

MARCIUS. Voyez ces maraudeurs qui estiment leur temps au prix d'un drachme fêlé ! Des coussins , des cuillers de plomb, de la ferraille de rebut, des pourpoints que le bourreau enterrerait avec ceux qui les portaient, ces mi- sérables gueux emballent tout avant que le combat soit fini... A bas ces lâches ! Entendez-vous le vacarme que fait notre général ? Allons à lui ! L'homme que hait mon âme, Aufidius, est là-bas, massacrant nos Romains. Donc, vaillant Titus , prenez des forces suffisantes pour garder la ville, tandis que moi, avec ceux qui en ont le courage, je courrai au secours de Cominius.

LARTIUS.

Noble sire, ton sang coule; —tu as déjà soutenu un trop violent effort pour engager une seconde lutte.

MARCIUS.

Messire, point de louange ! Ce que j'ai fait ne m'a pas encore échauffé. Adieu! Le sang que je perds est un sou-

SCÈNE VI. 101

Jagement plutôt qu'un danger pour moi. C'est ainsi que je veux apparaître à Aufidius et le combattre.

LARTIUS.

Puisse cette belle déesse, la Fortune, s'énamourer de toi, et, par ses charmes puissants, détourner l'épée de tes adversaires ! Hardi gentilhomme, que le succès soit ton page !

MARCIUS.

Qu'il te soit ami, autant qu'à ceux qu'il place le plus haut! Sur ce, adieu.

LARTIUS.

Héroïque Marcius !

Sort Marcius. Au trompette.

Toi, va sonner la trompette sur la place du marché, et fais-y venir tous les officiers de la ville. C'est qu'ils connaîtront nos intentions. En route !

Ils sortent.

SCÈNE VI.

[Une plaine à quelque distance de Corioles.j

Entrent Cominius et ses troupes, faisant retraite.

COMINIUS.

Reprenez haleine, mes amis: bien combattu! Nous nous sommes comportés en Romains, sans folle obstina- tion dans la résistance, sans couardise dans la retraite. Croyez-moi, messieurs, nous serons encore attaqués. Tandis que nous luttions, des bouffées de vent nous fai- saient ouïr par intervalles la marche guerrière de nos amis. Dieux de Rome, assurez leur succès comme nous souhai- tons le nôtre, en sorte que nos deux armées, se joignant d'un front souriant, puissent vous offrir un sacrifice en actions de grâces.

ix. 7

102 COR10LAN.

Entre un messager. COMINIUS.

Ta nouvelle?

LE MESSAGER.

Les citoyens de Gorioles ont fait une sortie et livré bataille à Titus et à Marcius. J'ai vu nos troupes repous- sées jusqu'à leurs retranchements, et alors je suis parti.

COMINIUS.

Si vrai que tu puisses dire, tu me semblés un triste messager. Depuis quand es-tu parti?

LE MESSAGER.

Depuis plus d'une heure, monseigneur.

COMINIUS.

Il n'y a pas plus d'un mille d'ici là. Tout à l'heure, nous entendions leurs tambours. —Comment as-tu pu per- dre une heure à faire un mille, et m'apporter si tard ta nouvelle ?

LE MESSAGER.

Les éclaireurs des Volsques m'ont donné la chasse et forcé de faire un détour de trois ou quatre milles environ : autrement, monsieur, j'aurais apporté mon message de- puis une demi-heure.

Entre MARCIUS. COMINIUS.

Qui donc s'avance là-bas, pareil à un écorché? 0 dieux ! il a l'allure de Marcius; oui, je l'ai déjà vu dans cet état.

MARCIUS.

Suis-je arrivé trop tard ?

COMINIUS.

Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre d'un

SCÈNE VI. 103

tambourin que je ne distingue la voix de Marcius de celle d'un homme inférieur.

MARCIUS.

Suis-je arrivé trop tard ?

COMINIUS.

Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang d'autrui, mais du vôtre.

MARCIUS, embrassant Cominius. Oh! laissez-moi vous étreindre d'un bras aussi éner- gique que quand je faisais l'amour, sur un cœur aussi joyeux qu'au jour de mes noces , quand les flambeaux m'éclairèrent jusqu'au lit conjugal !

COMINIUS.

Fleur des guerriers, qu'est devenu Titus Lartius?

MARCIUS.

Il est occupé à rendre des décrets, condamnant les uns à mort, les autres à l'exil, rançonnant celui-ci , gra- ciant ou menaçant celui-là ; tenant Coiïoles au nom de Rome, comme un humble lévrier en laisse, —qu'il peut lâcher à volonté.

COMINIUS.

est le drôle qui m'a dit qu'on vous avait chassés jusqu'à vos retranchements? est-il? Qu'on l'ap- pelle !

MARCIUS.

Laissez-le tranquille, il a rapporté la vérité. Quant à nos gentilshommes de la canaille (fi ! des tribuns pour eux I), —jamais la souris n'a fui le chat comme ils ont lâché pied devant des gueux pires qu'eux-mêmes. COMINIUS.

Mais comment avez-vous eu le dessus ?

MARCIUS.

Est-ce le moment de le dire? Je ne le crois pas...

104 C0R10LAN.

est l'ennemi? Êtes-vous maîtres de la plaine? -Si non, pourquoi vous reposez-vous avant de l'être?

COMINIUS.

Marcius, nous avons le désavantage du combat, et nous faisons retraite, pour assurer notre succès.

MARCIUS.

- Quel est leur ordre de bataille ? Savez-vous en quel endroit ils ont placé leurs meilleurs soldats ?

COMINIUS.

Autant que j'en puis juger, Marcius, - les bandes qui sont au front de leur bataille sont les Antiates, leur élite, commandés par Aufidius, le cœur même de leur espérance.

MARCIUS.

Je vous adjure, par tous les combats nous avons guerroyé, par le sang que nous avons versé ensemble, par nos vœux d'éternelle amitié, mettez-moi droit à ren- contre d' Aufidius et de ses Antiates; ne laissez pas échapper le moment; mais, remplissant l'air d'épées et de lances en arrêt, mettons l'heure présente à l'épreuve. COMINIUS.

Je pourrais souhaiter que vous fussiez conduit à un bain salutaire et que des baumes vous fussent appli- qués ; mais je n'ose jamais repousser vos demandes. Choi- sissez donc ceux qui peuvent le mieux aider à votre en- treprise.

MABCIUS.

Ce sont tous ceux qui ont la meilleure volonté. Si parmi ces hommes il en est un (et ce serait un péché d'en douter), qui aime la couleur dont vous me voyez fardé, qui craigne moins pour sa personne que pour sa renommée, qui pense qu'une mort vaillante vaut mieux qu'une mauvaise vie et préfère sa patrie à lui-même, que ce brave unique ou tous les braves comme lui ~ expri-

SCÈNE VII. 105

ment leurs sentiments en levant ainsi le bras et suivent

Marcius !

Marcius lève son épée. Tous l'imitent en poussant des acclamations ;

des soldats jettent leurs bonnets en l'air et veulent porter Marcius en

triomphe. Marcius les repousse.

Oh ! laissez-moi ! me prenez-vous pour une épée ? Si ces démonstrations ne sont pas des semblants, qui de vous ne vaut pas quatre Volques ? Pas un de vous qui ne puisse opposer au grand Aufidius un bouclier aussi inflexible que le sien. Je dois, en vous remerciant tous, ne choisir qu'un certain nombre : les autres soutien- dront l'action dans un autre combat, quand l'occasion l'exigera. Veuillez vous mettre en marche ; et que quatre d'entre vous désignent pour mon expédition •- les hommes les plus dispos.

C0MIN1US.

En avant, camarades ! —Prouvez que cette démonstration est sérieuse, et vous aurez, comme nous, votre part dans le triomphe.

Ils sortent.

SCÈNE VIL

[Devant les portes de Corioles.]

Titus Lartius, ayant posé des sentinelles aux portes de Corioles, sort de la ville au son du tambour et de la trompette, pour aller se join- dre à Cominius et à Marcius. Il apparaît, accompagné d'un lieute- nant, d'un piquet de soldats et d'un éclaireur.

LARTIUS.

Ainsi, que les portes soient gardées : exécutez les or- dres — que je vous ai remis. Si j'envoie, expédiez - les centuries à notre secours : le reste suffira pour tenir quel- que temps. Si nous sommes battus en campagne, -nous ne pourrons garder la ville.

106 CORIOLAN.

LE LIEUTENANT.

Ne doutez pas de notre vigilance, monsieur.

LARTIUS.

Rentrez, et fermez vos portes sur nous.

Le lieutenant se retire. A l'éclaireur.

Allons, guide, conduis-nous au camp romain.

SCÈNE VIII.

[Un champ de bataille entre le camp romain et le camp volsque.]

Alarme. Entrent Marcius et AUFIDIUS, MARCIUS.

Je ne veux combattre qu'avec toi, car je te hais plus qu'un parjure.

AUFIDIUS.

Nous avons haine égale. - L'Afrique n'a pas de ser- pent que j'abhorre plus qile ton importune gloire. Fixe ton pied !

MARCIUS.

Que le premier qui bouge meure esclave de l'autre, et que les dieux le damnent ensuite!

AUFIDIUS.

Si je fuis, Marcius, relance-moi comme un lièvre.

MARCIUS.

Il y a trois heures à peine, Tullus, que je combattais seul dans votre ville de Corioles ; —j'ai fait ce que j'ai voulu. Ce n'est pas de mon sang que tu me vois ainsi masqué. Venge-toi donc et tords ta valeur jusqu'au suprême effort.

AUFIDIUS.

Quand tu serais Hector, - le héros dont se targue votre race, - tu ne m'échapperais pas ici.

Ils se battent. Des Volsques viennent au secours d'Aufîdius,

SCÈNE IX. 107

Auxiliaires plus officieux que vaillants, vous me faites honte par votre injurieuse assistance.

Les Volsques sortent en combattant, poursuivis par Marcius.

SCÈNE IX.

[Le camp romain.]

Alarme. La retraite est sonnée au loin. Fanfares. Entrent d'un côté, Cominïïjs et des Romains; de l'autre côté, MARCIUS, le bras en écharpe, suivi d'autres Romains.

COMINIUS.

Si je te disais tout ce que tu as fait aujourd'hui, tu ne croirais pas à tes actes. Mais je raconterai cela ailleurs, et, en m'écoutant, des sénateurs mêleront les larmes aux sourires ; - d'illustres patriciens commenceront par haus- ser les épaules, et finiront par s'extasier ; des dames fris- sonneront d'épouvante et de joie, avides de m'entendre encore; et les sombres tribuns, qui, à l'égal des plé- béiens infects, détestent ta grandeur, s'écrieront à contre- cœur : Nous remercions les dieux d'avoir donné à notre Rome un pareil soldat ! Tu es venu prendre ta part de notre festin, —comme si tu n'avais pas déjà assouvi ta vail- lance.

Entre Titus Lartius, ramenant son armée de la poursuite de l'ennemi.

LARTIUS, montrant Coriolan à Cominius.

0 général, voici le coursier, nous sommes le capara- çon. — Avez-vousvu?

MARCIUS.

Assez, je vous prie ! Ma mère, - qui a bien le droit de vanter son sang, - m'afflige quand elle me loue. J'ai

108 CORIOLAN.

fait, comme vous, ce que j'ai pu, animé, comme vous, par l'amour de ma patrie. —Quiconque a prouvé sa bonne volonté a accompli autant que moi.

C0M1NIUS.

Vous ne serez pas le tombeau de votre mérite. Il faut que Rome sache la valeur des siens. Ce serait une réticence pire qu'un larcin, et comme une calom- nie, — de cacher vos actions et de taire des exploits que la louange doit porter aux nues, —pour n'être que mo- deste. Permettez-moi donc, je vous conjure, pour rendre hommage à ce que vous êtes, et non pour récompenser ce que vous avez fait, de haranguer l'armée devant vous.

MÀRCIUS.

J'ai quelques blessures sur le corps, et elles me cuisent

quand je les entends rappeler.

COMINIUS.

Si elles étaient oubliées, elles pourraient s'envenimer par l'ingratitude et se gangrener mortellement. De tous les chevaux que nous avons pris (et il y en a quantité d'ex- cellents), de tout le butin que nous avons conquis sur le champ de bataille et dans la cité, nous vous offrons le dixième : prélevez-le donc, —avant la distribution générale, à votre volonté.

MARCIUS.

Je vous remercie, général ; mais je ne puis décider mon cœur à accepter pour mon épée un loyer merce- naire ; je le refuse, et je ne veux que la part revenant à tous ceux qui ont assisté à l'affaire.

Longues fanfares. Tous crient : Marcius ! Marcius ! en agitant leurs casques et leurs lances. Cominius et Lartius restent tête découverte.

MARCIUS, reprenant.

Puissent ces instruments, que vous profanez ainsi, perdre à jamais leur son. Si les tambours et les trompettes

- se changent' en flatteurs sur le champ de bataille, que

SCÈNE IX. 109

les cours et les cités ne soient plus que grimaçante adu- lation. — Si l'acier s'amollit comme la soie du parasite, que celle-ci devienne notre cuirasse de guerre! Assez, vous dis-je ! Parce que je n'ai pas lavé mon nez qui saignait, parce que j'ai terrassé quelque débile pauvret, —ce qu'ont fait obscurément beaucoup d'entre vous, vous m'exaltez de vos acclamations hyperboliques , comme si mon faible mérite voulait être mis au régime des louanges fre- latées par le mensonge !

COMINIUS.

C'est trop de modestie ; vraiment vous êtes plus cruel pour votre gloire que reconnaissant envers nous qui vous glorifions sincèrement. Résignez-vous : —si vous vous emportez contre vous-même, nous vous traiterons comme un furieux qui médite sa propre destruction, et nous vous garotterons, pour pouvoir en sûreté raisonner avec vous. . . Qu'il soit donc connu du monde entier, comme de nous, qu'à Caïus Marcius appartient la palme de cette victoire ; en témoignage de quoi je lui donne, tout harnaché, mon noble destrier si connu dans le camp ; et désormais, pour ce qu'il a fait devant Corioles, appelons-le, aux applaudissements et aux acclamations de toute l'armée, Caïus Marcius Coriolan!... Puisse-t-il toujours porter noblement ce surnom !...

Fanfares, tambours et trompettes.

TOUS.

Caïus Marcius Coriolan !

CORIOLAN.

Je vais me laver ; et, quand mon visage sera net, vous verrez bien si je rougis ou non. N'importe ! je vous re- mercie. — Je m'engage à monter votre coursier, et, en tout temps, à soutenir aussi haut que je pourrai le beau nom dont vous me couronnez.

110 CORIOLAN.

COMINIUS. Sur ce, à notre tente 1 Avant de nous reposer, il nous faut écrire nos succès à Rome... Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles, et envoyez-nous à Rome les nota- bles de la ville qui traiteront avec nous pour leurs inté- rêts et les nôtres. *

LARTIUS.

J'obéirai, monseigneur.

CORIOLAN.

Les dieux commencent à se jouer de moi. Moi qui tout à l'heure refusais des présents royaux, je suis réduit à mendier une faveur de mon général.

COMINIUS.

D'avance elle est accordée... Qu'est-ce?

CORIOLAN.

J'ai logé quelque temps, ici même, à Corioles, chez un pauvre homme qui m'a traité en ami. Je l'ai vu faire prisonnier, il m'a imploré ; mais alors Âufidius s'offrait à ma vue, et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous de- mande — d'accorder la liberté à mon pauvre hôte.

COMINIUS.

0 noble demande!... Fût-il l'égorgeur de mon fils, qu'il soit libre comme le vent. Délivrez-le, Titus.

LARTIUS.

Son nom, Marcius ?

CORIOLAN.

Oublié, par Jupiter ! Je suis las, et ma mémoire est fatiguée. Est-ce que nous n'avons pas de vin, ici?

COMINIUS.

Allons à notre tente. Le sang se fige sur votre visage : il est temps qu'on y prenne garde : allons !

Us sortent.

SCÈNE X. iil

SCÈNE X.

[Le camp des Volsques.]

Fanfares. Bruit de cornets. Entre Tullus atjfidius , couvert de sang, accompagné de deux ou trois SOLDATS.

AUFIDIUS.

La ville est prise !

PREMIER SOLDAT.

Elle sera restituée à de bonnes conditions,

AUFIDIUS.

Des conditions ! Je voudrais être Romain ; car je ne puis plus, en restant Volsque, être ce que je suis... Des conditions ! Est-ce qu'un traité peut contenir de bonnes conditions pour celle des parties qui est à la merci de l'autre ?... Cinq fois, Marcius, je me suis battu avec toi ; cinq fois tu m'as vaincu, et tu me vaincrais, je le crois, toujours, quand nous nous rencontrerions autant de fois que nous mangeons... Parles éléments, si jamais nous nous trouvons barbe contre barbe, il sera ma victime, ou je serai la sienne. Ma jalousie n'a plus la même loyauté ; naguère— je comptais l'accabler à force égale, épée contre épée, mais maintenant je le frapperai n'importe comment ;

ou la rage ou la ruse auront raison de lui.

PREMIER SOLDAT.

C'est le démon.

AUFIDIUS.

Il est plus audacieux, mais moins subtil. Ma valeur est empoisonnée par la souillure qu'il lui a faite : pour lui, elle s'arrachera à son essence. En vain le sommeil, le sanc- tuaire, — le dénûment, la maladie, le temple, le Capitole,

les prières des prêtres, l'heure du sacrifice, toutes ces

112 C0R10LAN.

sauve-gardes contre la furie, opposeront leur privilège et leur impunité vermoulue à ma haine envers Marcius. Par- tout où je le trouverai, fût-ce chez moi, sous la protec- tion de mon frère, en dépit même du droit hospitalier, je veux plonger dans son cœur ma main farouche. Allez, vous, à la ville, sachez quelle force l'occupe et quels sont les otages destinés pour Rome.

PREMIER SOLDAT.

Est-ce que vous n'y viendrez pas ?

AUFIDIUS.

Je suis attendu dans le bois de cyprès. Je vous en prie (c'est au sud des moulins de la ville, vous savez), revenez me dire comment vont les choses, pour que, sur leur marche, je puisse accélérer la mienne.

PREMIER SOLDAT.

J'obéirai, monsieur.

Us sortent.

SCÈNE XI.

[Rome. Une rue.]

Entrent MénéMUs, Sicinius et Brutus.

MÊNÉN1US. L'augure me dit que nous aurons des nouvelles ce soir.

RRUTUS.

Bonnes ou mauvaises ?

MÉNÉNIUS.

Peu conformes aux vœux du peuple, car il n'aime pas Marcius.

SICINIUS.

La nature apprend aux animaux même à reconnaître leurs amis.

SCÈNE XI. 113

MÉNÉNIUS.

Et qui donc le loup aime-t-il, je vous prie ?

SICINIUS.

L'agneau.

MÉNÉNIUS.

Oui, pour le dévorer, comme vos plébéiens affamés vou- draient dévorer le noble Marcius.

BRUTUS.

Lui! c'est un agneau, en effet, qui bêle comme un ours.

MÉNÉNIUS.

C'est un ours, en effet, qui vit comme un agneau. Vous êtes deux vieillards : répondez-moi à ce que je vais vous demander.

LES DEUX TRIBUNS.

Voyons, monsieur.

MÉNÉNIUS. Quel pauvre défaut a donc Marcius, qui ne se retrouve pas énorme chez vous ?

BRUTUS.

Marcius n'a pas de pauvre défaut : il est gorgé de tous les vices.

SICINIUS.

Spécialement d'orgueil.

BRUTUS. Et surtout de jactance.

MÉNÉNIUS.

Voilà qui est étrange. Savez-vous comment vous êtes jugés tous les deux ici, dans la cité, j'entends par nous, les gens du bel air? Le savez-vous?

LES DEUX TRIBUNS.

Eh bien, comment sommes-nous jugés?

114 CORIOLAN.

MÉNÉNIUS.

Puisque vous parlez d'orgueil... Vous ne vous fâcherez pas?

LES DEUX TRIBUNS.

Dites, dites, monsieur, dites.

MÉNÉNIUS.

D'ailleurs, peu importe : car le plus mince filou de pré- texte est capable de vous dépouiller de toute votre patience. Lâchez les rênes à votre humeur, et fâchez-vous à plaisir, du moins si c'est un plaisir pour vous de vous fâcher. Vous reprochez à Marcius d'être orgueilleux ?

BRUTUS.

Nous ne sommes pas seuls à le faire, monsieur.

MÉNÉNIUS.

Je sais que vous savez faire bien peu de choses, seuls : il vous faut nombre d'assistances, sans quoi vos actions se- raient merveilleusement rares ; vos facultés sont trop dans l'enfance, pour que seuls vous puissiez faire beaucoup. Vous parlez d'orgueil, besaciers ! Oh! Si vous pouviez jeter vos regards par-dessus vos épaules et faire la revue inté- rieure de vos personnes ! Oh! si vous le pouviez...

BRUTUS.

Eh bien, après, monsieur?

MÉNÉNIUS.

Eh bien, vous apercevriez deux magistrats (alias, deux sots), incapables, orgueilleux, violents et têtus, comme per- sonne à Rome.

SICINIUS.

Vous aussi, Ménénius, vous êtes suffisamment connu.

MÉNÉNIUS.

Je suis connu pour être un patricien de belle humeur, aimant une coupe de vin ardent que n'a pas refroidi une goutte de Tibre ; ayant, dit-on, le léger défaut de céder au premier élan ; vif et prenant feu à la plus triviale excitation ;

SCÈNE XI. M 5

un mortel, enfin, plus familier avec la fesse de la nuit qu'a- vec le front de l'aurore. Ce que je pense, je le dis, et je dé- pense toute ma malice en paroles. Quand je rencontre des hommes d'État tels que vous, (je ne puis vraiment pas vous appeler des Lycurgues), si la boisson que vous m'offrez affecte mon palais désagréablement, je fais une grimace. Je ne puis dire que vos seigneuries ont bien élucidé la matière, quand je vois l'ânerie entrer comme ingrédient dans la ma- jeure partie de vos phrases ; et, quoiqu'il me faille tolérer ceux qui disent que vous êtes des hommes graves et véné- rables, ils n'en ont pas moins menti par la gorge ceux qui déclarent que vous avez bonne mine. Est-ce parce que vous voyez tout ça dans la carte de mon microcosme, que vous me trouvez suffisamment connu? Quel vice votre aveugle sagacité découvre-t-elle dans mon caractère, si, comme vous dites, je suis suffisamment connu?

BRUTUS.

Allons, monsieur, allons, nous vous connaissons suffi- samment.

MÉNÉNIUS.

Vous ne connaissez ni moi, ni vous, ni quoi que ce soit. Vous ambitionnez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres hères; vous épuisez toute une saine matinée à ouïr une chicane entre une vendeuse d'oranges et un mar- chand de canules, et vous ajournez cette controverse de trois oboles aune seconde audience. Quand vous entendez une discussion entre deux parties, s'il vous arrive d'être pinces par la colique, vous faites des figures de mascarade, vous arborez le drapeau rouge contre toute patience, et, hurlant après un pot de chambre, vous renvoyez l'affaire sanglante, embrouillée de plus belle par votre intervention ; et tout l'accord que vous établissez entre les plaideurs, c'est de les traiter l'un et l'autre de fripons. Vous êtes un couple étrange !

116 GORIOLAN.

BRUTUS.

Allez, allez, on sait fort bien que vous êtes plus parfait comme farceur à table, que nécessaire comme législateur au Capitole.

MÉNÉNIUS.

Nos prêtres eux-mêmes deviendraient moqueurs, s'ils ren- contraient des objets aussi ridicules que vous. Ce que vous dites de plus sensé ne vaut pas la peine de remuer vos bar- bes ; et ce serait faire à vos barbes de trop nobles obsèques que d'en rembourrer le coussin d'un ravaudeur ou de les ensevelir dans le bât d'un âne. Et vous osez dire que Marcius est fier, lui qui, estimé au plus bas, vaut tous vos prédéces- seurs depuis Deucalion, parmi lesquels les meilleurs peut- être ont été bourreaux de père en fils. Le bonsoir à vos révé- rences ! Ma cervelle serait infectée par une plus longue con- versation avec vous, pâtres des bestiaux plébéiens. J'oserai prendre congé de vous.

Brutus et Sicinus se retirent au fond de la scène.

Entrent Volumnie, Virgilie, Valérie, et leurs suivantes.

Eh bien, mes belles, mes nobles dames (et la lune, des- cendue sur terre, ne serait pas plus noble), suivez-vous si vite vos regards ?

VOLUMNIE.

Honorable Ménénius, mon fils Marcius approche ; pour l'amour de Junon, partons !

MÉNÉNIUS.

Ha! Marcius revient!

VOLUMNIE. . Oui, digne Ménénius, dans le plus éclatant triomphe.

MÉNÉNIUS, jetant son bonnet en l'air.

Reçois mon bonnet, Jupiter; je te remercie. Ho! ho! Marcius revient!

SCÈNE XI. 117

LES DEUX DAMES.

Oui, vraiment.

VOLUMNIE.

Tenez, voici une lettre de lui ; le gouvernement en a une autre, safemme une autre; et je crois qu'à la maison, il y en a une pour vous.

MÉNÉNIUS.

Je veux mettre le branle-bas chez moi toute la nuit : une lettre pour moi !

VIRGILIE.

Oui, certainement, il y a une lettre pour vous ; je l'ai vue.

MÉNÉNIUS.

Une lettre pour moi ! Voilà qui me donne un fonds de santé pour sept années, pendant lesquelles je vais faire la nique au médecin. Comparée à ce cordial, la plus souve- raine prescription de Galien n'est qu'une drogue d'empi- rique, ne valant guère mieux qu'une médecine de cheval... Est-ce qu'il n'est pas blessé? Il avait coutume de revenir- blessé.

VIRGILIE.

Oh! non, non, non.

VOLUMNIE.

Oh! il est blessé, et j'en rends grâces aux dieux.

MÉNÉNIUS.

Moi aussi, s'il ne l'est pas trop. Les blessures lui vont si bien... Rapporte-t-il la victoire dans sa poche?

VOLUMNIE.

Sur son front, Ménénius : il revient pour la troisième fois avec la couronne de chêne.

MÉNÉNIUS.

A-t-il corrigé Aufidius solidement ?

VOLUMNIE.

Titus Lartius écrit qu'ils se sont battus, mais qu'Aufidius a échappé.

ix. S

118 CORIOLAN.

MÉNÉNÏÏJS.

Et il était temps pour lui, je le lui garantis ; s'il avait tenu bon, il eût été étrillé comme je ne voudrais pas l'être pour tous les coffres de Corioles et ce qu'il y a d'or dedans. Le sénat est-il informé de tout cela?

VOLUMNIE.

Mesdames, partons.,. Oui, oui, oui : le sénat a eu des lettres du général qui attribuent à mon fils tout l'honneur de la guerre : il a, dans cette campagne, dépassé du double ses premières prouesses.

VALÉRIE.

En vérité, on dit de lui des choses prodigieuses.

MÉNÉNIUS.

Prodigieuses! oui, mais je vous garantis qu'il abienpayé pour ça !

VIRGILIE.

Les dieux veuillent qu'elles soient vraies !

VOLUMNIE.

Vraies ! ah, bon !

MÉNÉNIUS.

Vraies? Je jurerais qu'elles sont vraies est-il

blessé ?

Aux tribuns qui s'avancent.

Dieu garde vos révérences ! Marcius revient : il a de nou- veaux sujets d'orgueil.

A Volumnie.

est-il blessé?

VOLUMNIE.

A l'épaule et au bras gauche. Il aura de larges cicatri- ces à montrer au peuple, quand il réclamera le poste qui lui est dû. A l'expulsion de Tarquin il reçut sept bles- sures.

MÉNÉNIUS.

Une au cou et deux à la cuisse... Je lui en connais neuf.

SCÈNE XI. 119

VOLUMNIE.

Avant cette dernière expédition, il avait sur lui vingt-cinq blessures.

MÉNÉNIUS.

A présent c'est vingt-sept : chaque balafre a été la tombe d'un ennemi.

Fanfares et acclamations.

Écoutez ! les trompettes !

VOLUMNIE.

Ce sont les émissaires de Marcius : devant lui il porte le fracas et derrière lui il laisse les larmes. La mort, ce noir esprit, réside dans son bras nerveux : il s'élève, retombe, et alors des hommes meurent.

Symphonie. Les trompettes sonnent. Arrivent Cominius et Titus Lar- tius; entre eux Cortolan, couronné d'une guirlande de chêne, et suivi d'officiers et de soldats. Un héraut les précède.

LE HÉRAUT.

Sache, Rome, que Marcius a combattu seul - dans les murs de Corioles et y a gagné avec honneur le sur- nom de Coriolan, qui fera dans la gloire cortège à Caïus Marcius. Sois le bien venu à Rome, illustre Corio- lan !

Fanfare.

TOUS.

Bienvenu à Rome, illustre Coriolan !

CORIOLAN.

Assez ! cela méfait mal au cœur ! Assez, je vous prie.

COMINIUS, montrant Volumnie.

Voyez donc, monsieur ! votre mère!

CORIOLAN.

Oh ! vous avez, je le sais, imploré les dieux pour ma prospérité.

Il plie le genou.

VOLUMNIE.

Debout, mon vaillant soldat, debout ! - Mon doux Mar-

1?0 CORIOLAN.

cius, mon digne Marcius,mon héros nommé à nouveau par la gloire... Comment donc? N'est-ce pas Coriolan qu'il faut que je t'appelle ?... - Mais, regarde ta femme !

Virgilie pleure de joie. CORIOLAN, à Virgilie.

Salut, mon gracieux silence ! Aurais-tu donc ri, si j'étais revenu dans un cercueil, toi qui pleures de me voir triompher? Ah ! ma chère, elles- ont ces yeux-là, les veuves de Corioles et les mères qui ont perdu leurs fils.

MÉNÉNIUS.

O'aujourd'hui les dieux te couronnent !

CORIOLAN.

Vous voilà donc encore...

A Valérie.

0 ma charmante dame, pardon.

V0LUMN1E.

Je ne sais de quel côté me tourner.

Saluant Lartius.

Oh ! soyez le bienvenu.

A Cominius.

Le bienvenu, général... Soyez les bienvenus tous.

MÉNÉNIUS.

Cent mille fois bienvenus. Je pourrais pleurer et je pourrais rire ; je suis allègre et accablé.

A Coriolan.

Le bienvenu ! Qu'une malédiction frappe aux racines du cœur quiconque n'est pas heureux de te voir ! . . . Vous êtes trois dont Rome devrait raffoler : pourtant, au té- moignage de tous, nous avons ici, chez nous>. de vieux sauvageons sur lesquels on ne saurait enter la moindre sympathie pour vous. N'importe! soyez les bienvenus, guer- riers : une ortie ne s'appellera jamais qu'ortie, et le défaut d'un sot que sottise.

COMINIUS.

Toujours le même.

SCÈNE XI. 121

CORIOLAN.

Ménénius, toujours, toujours i

LE HÉRAUT, à la foule.

Faites place là, et avancez.

CORIOLAN, à sa femme et à sa mère.

Votre main... et la vôtre. Avant que j'aille abriter ma tête sous notre toit, il faut que je fasse visite à ces bons patriciens qui m'ont accablé de compliments et d'hon- neurs !

VOLUMNIE.

J'ai assez vécu pour voir mettre le comble à mes plus chers désirs et à l'édifice de mes rêves. Il n'y manque plus qu'une seule chose, et je ne doute pas que notre Rome ne te la confère.

CORIOLAN.

Sachez-le, ma bonne mère, j'aime mieux les servir à ma guise que les commander à la leur.

C0MIN1US.

En marche ! Au Capitole !

Fanfares de cornets. Le cortège sort, comme il est entré. Tous se retirent, excepté les deux tribuns.

BRUTUS.

Toutes les bouches parlent de lui, et toutes les vues troubles mettent des besicles pour le voir. La nourrice bavarde laisse son poupon geindre dans des convulsions, tandis qu'elle jase de lui; la souillon de cuisine fixe son plus beau fichu autour de son cou enfumé, et grimpe aux murs pour l'apercevoir. Les auvents, les bor- nes, les fenêtres sont encombrées, les gouttières rem- plies, les pignons surchargés - de figures diverses, toutes pareillement attentives à le voir. Les flamines, qui se montrent si rarement, fendent le flot populaire et s'essoufflent pour conquérir une place vulgaire. Nos da- mes se dévoilant abandonnent le blanc et le rose, qui

122 CORIOLAN.

luttent sur leurs joues délicates, aux licencieux ravages des baisers brûlants de Phébus : c'est une cohue ! On dirait que le dieu qui le guide, quel qu'il soit, s'est fur- tivement insinué dans sa personne mortelle et donne grâce à ses allures.

SICINIUS.

Du coup, je le garantis consul.

BRUTUS.

Alors notre autorité risque fort de sommeiller, durant son gouvernement.

SICINIUS.

Il n'aura pas la modération d'exercer ses fonctions dans les limites elles doivent commencer et finir ; mai s

il perdra le pouvoir même qu'il a conquis.

BRUTUS.

C'est ce qui doit nous rassurer.

SICINIUS.

N'en doutez pas, les gens du peuple que nous repré- sentons, — mus par leurs anciennes rancunes, oublieront à la moindre occasion ses titres récents ; et cette occasion, je suis sûr que lui-même se fera gloire de la leur fournir.

BRUTUS.

Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le consulat, il ne voudrait jamais - paraître en place publique, affublé

des vêtements râpés du suppliant, ni, comme c'est l'usage, montrer ses blessures aux plébéiens, pour men- dier leurs voix puantes.

SICINIUS.

C'est vrai.

BRUTUS.

Ce sont ses paroles. Oh! Il aimerait mieux renoncer à la Gharge que l'obtenir autrement que par les vœux des gentilshommes et le désir des nobles.

SCÈNE XI. 123

SICINIUS.

Tout ce que je souhaite, c'est qu'il persiste dans cette idée et qu'il la mette à exécution.

BRUTUS.

Il est très-probable qu'il le fera.

SICINIUS.

Le résultat sera pour lui, comme le veulent nos inté- rêts, — une destruction certaine.

BRUTUS.

Et tel il doit être pour lui ou pour notre autorité. Dans ce but, rappelons sourdement aux plébéiens quelle haine Marcius a toujours eue pour eux; comment, s'il l'avait pu, il aurait fait d'eux des bêtes de somme, réduit au silence leurs défenseurs , et confisqué leurs franchises ; ne leur accordant pas, en fait d'action et de capacité humaine, une âme plus élevée, plus apte aux choses de ce monde, qu'à ces chameaux de guerre qui reçoivent leur pitance pour porter des fardeaux, et une volée de coups pour avoir plié sous le faix. SICINIUS.

Cette idée, suggérée dans une occasion son inso- lence déchaînée offensera le peuple (et les occasions ne manqueront pas, pour peu qu'on l'excite, chose aussi aisée que de lancer un chien sur un troupeau), suffira à allumer le feu de paille qui doit, en flamboyant, le noircir à jamais.

Entre un messager.

BRUTUS.

Qu'ya-t-il?

LE MESSAGER.

- Vous êtes mandés au Capitole. On croit que Marcius sera consul. J'ai vu les muets se presser pour le voir, et les aveugles pour l'entendre. Les matrones lui jetaient

124 CORIOLAN.

leurs gants, les dames et les jeunes filles, leurs écharpes et leurs mouchoirs, quand il passait ; les nobles s'incli- naient — comme devant la statue de Jupiter ; et les gens du commun lançaient une grêle de bonnets , un tonnerre d'acclamations. Je n'ai jamais rien vu de pareil.

BRUTUS.

Allons au Capitole, ayant l'œil et l'oreille aux aguets, le cœur à la hauteur des événements !

SICIN1US.

Je yous accompagne.

Us sortent.

SCÈNE XII.

[La salle du sénat, au Capitole.]

Entrent deux OFFICIERS, qui posent des coussins.

PREMIER OFFICIER.

Vite ! vite ! ils sont tout près d'ici... Combien y a-t-il de candidats pour le consulat?

DEUXIÈME OFFICIER.

Trois, dit-on ; mais chacun pense que Coriolan l'em- portera.

PREMIER OFFICIER.

C'est un brave compagnon, mais il est diantrement fier, et il n'aime pas le commun peuple.

DEUXIÈME OFFICIER.

Ma foi , il y a nombre de grands personnages qui ont flatté le peuple et ne l'ont jamais aimé ; et il en est d'autres que le peuple a aimés sans savoir pourquoi. Or, si- le peuple aime sans savoir pourquoi, il peut haïr sans meilleur motif. Donc, en ne se souciant ni de sa haine ni de son amour, Coriolan prouve qu'il connaît à fond sa disposition, et il le lui fait bien voir par sa noble indifférence.

SCÈNE XII. 125

PREMIER OFFICIER. S'il ne se souciait ni de la haine ni de l'amour des plé- béiens, il lui serait égal de leur faire du bien et du mal; mais il met plus de zèle à rechercher leur haine qu'ils n'en peuvent mettre à la lui accorder ; il ne néglige rien pour se déclarer ouvertement leur ennemi. Or, affecter ainsi de provoquer leur rancune et leur colère, c'est un tort aussi grave que celui qu'il réprouve, les flatter pour être aimé d'eux.

DEUXIÈME OFFICIER.

Il a bien mérité de sa patrie. Il ne s'est pas élevé, par de trop faciles degrés, comme ceux qui, à force de souplesse et de courtoisie envers le peuple, ont gagné leurs insignes sans avoir rien fait d'ailleurs pour s'assurer son estime et sa faveur. Mais lui, il a arboré ses titres à tous les yeux, ses exploits dans tous les cœurs, si bien qu'il y aurait une cou- pable ingratitude à garder le silence et à ne pas avouer la vérité : la contester serait une médisance qui se démentirait d'elle-même en soulevant partout la réprobation et le mur- mure.

PREMIER OFFICIER.

N'en parlons plus : c'est un digne homme. Faisons place : les voici.

Symphonie. Entrent, précédés de licteurs, le consul Cominius, Ménê- nius, Coriolan, un grand nombre d'autres sénateurs, puis Sicinius et Brutus. Les sénateurs s'asseyent sur leurs sièges respectifs ; les tribuns s'asseyent à part.

MÉNÉNIUS.

Ayant décidé l'affaire des Volsques et le rappel de Titus Lartius, il nous reste, et c'est le principal objet de cette réunion supplémentaire, à reconnaître les nobles services de celui qui a si bien combattu pour son pays. Veuillez donc, vénérables et graves anciens , inviter le consul actuel, notre général - dans cette heureuse cam-

126 CORIOLAN.

pagne, à nous parler un peu des nobles exploits accom- plis — par Caïus Marcius Coriolan, que nous sommes venus ici remercier et récompenser par des honneurs dignes de lui.

PREMIER SÉNATEUR.

Parlez, bon Cominius. N'omettez aucun détail, et obligez-nous à confesser plutôt l'impuissance de l'État à s'acquitter que la défaillance de notre gratitude.

Aux tribuns.

Chefs du peuple, nous réclamons votre plus bienveil- lante attention , et ensuite votre favorable intervention auprès du peuple pour le faire adhérer à ce qui se déci- dera ici.

SICINIUS.

Nous sommes rassemblés pour une cordiale entente , et nous sommes de tout cœur disposés à honorer et à exal- ter — le héros de cette réunion.

RRUTUS.

Et nous serons d'autant plus ravis de le faire, s'il s'at- tache désormais à témoigner pour le peuple une plus affectueuse estime que par le passé.

MÉNÉNIUS.

C'est de trop ! c'est de trop! Vous auriez mieux fait de garderie silence. Vous plaît-il d'écouter Cominius?

BRUTUS.

Très-volontiers : mais pourtant mon observation était plus convenable que votre boutade.

MÉNÉNIUS.

Il aime vos plébéiens : mais ne le forcez pas à coucher avec eux. Digne Cominius, parlez.

A Coriolan qui se lève ponr sortir.

Non, gardez votre place.

PREMIER SÉNATEUR.

Asseyez- vous, Coriolan ; ne rougissez pas d'entendre ce que vous avez fait de glorieux.

SCÈNE XII. 127

CORIOLAN.

Que Vos Seigneuries me pardonnent ! —J'aimerais mieux avoir de nouveau à panser mes blessures que d'entendre dire comment je les ai reçues.

BRUTUS.

Monsieur, ce ne sont pas, j'espère, mes paroles qui vous arrachent à votre siège.

CORIOLAN.

Non, monsieur; souvent néanmoins les paroles m'ont fait fuir, moi que les coups ont toujours fait rester. Vous ne m'avez pas flatté, et partant pas blessé. Quant à votre peuple, je l'aime comme il le mérite. MÉNÉNIUS.

Je vous en prie, asseyez-vous.

CORIOLAN.

J'aimerais mieux me faire gratter la tête au soleil, tandis que sonnerait la fanfare d'alarme, que d'entendre, paresseusement assis, faire un monstre de mon néant.

Il sort. MÉNÉNIUS, aux tribuns.

Chefs du peuple, comment voulez-vous qu'il flatte vo- tre fretin populaire, —où il y a un homme de bien sur mille, quand , comme vous voyez , il aimerait mieux exposer tous ses membres à accomplir un exploit qu'une seule de ses oreilles à l'entendre raconter?... Parlez, Comi- nius.

COMINIUS.

L'haleine me manquera ; les actes de Coriolan ne sauraient être dits d'une voix débile. On convient que la valeur est la vertu suprême, celle qui ennoblit le plus : si cela est, l'homme dont je parle n'a pas dans le monde un égal qui lui fasse contre-poids. A seize ans, quand Tarquin se jeta sur Rome , il se signala plus que tous. Notre dictateur d'alors, que je désigne avec admira- tion, le vit combattre —et, avec un menton d'amazone, chas-

.128 CORIOLAN.

ser devant lui maintes moustaches hérissées : il couvrit de son corps un Romain terrassé, et, sous les jeux du con- sul, - occit trois ennemis; il provoqua ïarquin lui-même, et d'un coup le mit à genoux. En ce jour de prouesses, à un âge il eût pu jouer les femmes sur la scène, il se montra le plus vaillant dans la mêlée, et en récompense fut couronné de chêne. Après cette entrée virile dans l'adolescence, il est devenu grand comme une mer; de- puis lors, il a, dans le choc de dix-sept batailles, sous- trait la palme à tous les glaives. Quanta ses derniers exploits

devant et dans Corioles, je dois avouer que je ne puis en parler dignement. Il a arrêté les fuyards, et, par son rare exemple, forcé le lâche à rire de sa terreur. Comme les-goémons devant un vaisseau à la voile, les hommes fléchissaient et tombaient sous son sillage. Son glaive, sceau de la mort, partout laissait une empreinte. De la tête au pied, c'était un spectre sanglant dont chaque mouvement était marqué par un cri d'agonie. Seul il a franchi l'enceinte meurtrière de la ville qu'il a rougie de trépas inévitables, est sorti sans aide, puis, reve- nant avec un brusque renfort, est tombé sur Corioles, comme une planète. Dès lors tout était à lui. Mais bien- tôt le bruit d'un combat a frappé - son oreille fine ; aussitôt son âme surexcitée a rendu force à sa chair fatiguée;

il s'est élancé vers le champ de bataille, qu'il a par- couru sur un monceau fumant de vies humaines, tombées

dans son incessant ravage , et, avant que nous fussions maîtres de la plaine et de la ville, il ne s'est pas arrêté un moment pour reprendre haleine.

MÉNÉN1US.

Digne homme !

PREMIER SÉNATEUR.

Il est à la hauteur de tous les honneurs que nous pouvons imaginer pour lui.

SCÈNE XII. 129

C0M1NIUS.

Il a rejeté du pied notre butin, et dédaigné les choses les plus précieuses, comme si elles étaient le rebut grossier du monde; il convoite moins que l'avarice même ne donnerait; il trouve la récompense de ses actions dans leur accomplissement et se contente de vivre en employant la vie.

MÉNÉNIUS.

Il est vraiment noble : qu'on le rappelle.

PREMIER SÉNATEUR.

Qu'on appelle Coriolan.

UN OFFICIER.

Il va paraître.

Rentre Coriolan.

MÉNÉNIUS. Coriolan, c'est le bon plaisir du sénat de te faire consul.

CORIOLAN.

Je lui dois à jamais ma vie et mes services.

MÉNÉNIUS.

Il ne vous reste plus qu'à parler au peuple.

CORIOLAN.

Je vous conjure de me dispenser de cet usage; car je ne pourrai jamais revêtir l'humble robe et, tête nue, supplier le peuple de m'accorder ses suffrages pour mes blessures; permettez que je n'en fasse rien.

SICINIUS.

Monsieur, le peuple doit avoir son vote ; il ne retran- chera pas un détail du cérémonial.

MÉNÉNIUS.

Ne le laissez pas épiloguer ; je vous en prie, confor- mez-vous à la coutume, et, comme l'ont fait vos prédé- cesseurs, acceptez votre élévation dans la forme voulue.

130 CORIOLÂN.

CORIOLÀN.

C'est une comédie que je rougirais de jouer et dont on devrait bien priver le peuple.

BRUTUS, à Sicinius.

Remarquez-vous?

CORIOLAN.

Moi! me targuer devant eux d'avoir fait ceci et cela,

- leur montrer des blessures anodines que je devrais ca- cher, — comme si je ne les avais reçues que pour le salaire

de leurs murmures élogieux !

MÉNÉNIUS.

N'insistez pas... Tribuns du peuple, nous recomman- dons — nos vœux à votre intercession ; et à notre noble consul nous souhaitons joie et honneur.

LES SÉNATEURS.

Joie et honneur à Coriolan !

Fanfare. Tous sortent, excepté les deux tribuns. BRUTUS.

Vous voyez comme il entend traiter le peuple.

SICINIUS.

Puissent les plébéiens pénétrer ses intentions ! Il va les requérir en homme indigné de ce qu'ils aient le pou- voir — de lui accorder sa requête.

BRUTUS.

Allons les instruire de ce que nous avons fait ici : c'est sur la place publique qu'ils nous attendent, je le sais.

Ils sortent.

SCÈNE XIII.

[Le forum.]

Entrent plusieurs citoyens.

PREMIER CITOYEN.

Bref, s'il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.

SCÈNE XIII. 131

DEUXIÈME CITOYEN.

Nous le pouvons, Monsieur, si nous voulons.

TROISIÈME CITOYEN.

Nous en avons le pouvoir, mais c'est un pouvoir dont nous ne sommes pas en pouvoir d'user : car, s'il nous mon- tre ses blessures et nous raconte ses actes, nous sommes tenus de donner nos voix à ces blessures-là et de parler pour elles. Oui, s'il nous raconte ses nobles actions, nous devons à notre tour lui exprimer notre noble reconnais- sance. L'ingratitude est chose monstrueuse; et si la mul- titude était ingrate, elle ferait un monstre de la multitude ; et nous qui en sommes membres, nous en deviendrions par notre faute les membres monstrueux.

PREMIER CITOYEN.

Nous n'aurons pas de peine à le confirmer dans cette opinion sur nous; car, une fois, quand nous nous sommes soulevés à propos du blé, il n'a pas hésité à nous appeler le monstre aux mille têtes.

TROISIÈME CITOYEN.

Nous avons reçu ce nom bien des fois, non pas parce qu'il y a parmi nous des têtes blondes, brunes, châtaines ou chauves, mais parce que nos esprits sont des nuances les plus disparates. Et je crois vraiment que, quand toutes nos pensées sortiraient du même crâne, elles s'envole- raient à l'est, à l'ouest, au nord, au sud , unanimes seule- ment pour se disperser à tous les points de l'horizon.

DEUXIÈME CITOYEN.

Vous croyez ça? Eh bien, de quel côté pensez-vous que s'envolerait ma pensée ?

TROISIÈME CITOYEN.

Dame, votre pensée sortirait moins vite que celle d'un autre , tant elle est rudement chevillée à votre trogne : mais si elle se dégageait, elle irait sûrement droit au sud.

132 C0R10LAN.

DEUXIÈME CITOYEN.

Pourquoi de ce côté?

TROISIÈME CITOYEN.

Pour s'évanouir dans le brouillard ; puis , après s'être fondue aux trois quarts avec les brumes putrides, elle re- viendrait consciencieusement vous aider à trouver une femme.

DEUXIÈME CITOYEN.

Toujours vos plaisanteries... A votre aise, à votre aise.

TROISIÈME CITOYEN.

Êtes-vous tous résolus à lui donner vos voix?... Mais n'importe, c'est la majorité qui décide. Je déclare que, s'il était favorable au peuple , il n'y aurait pas un plus digne homme.

Entrent Coriolan et Ménénius.

TROISIÈME CITOYEN.

Le voici qui vient, vêtu de la robe d'humilité ; observez son attitude. Ne restons pas tous ensemble; mais passons près de lui un à un, ou par groupes de deux ou trois. Il doit nous requérir individuellement ; chacun de nous se fera tour à tour distinguer de lui en lui donnant son suf- frage de vive voix. Suivez-moi donc, et je